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Heidegger, encore

par Les Amis de Némésis

 

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Avec le deuxième volume consacré par Emmanuel Faye et son équipe à Heidegger (Heidegger, le sol, la communauté, la race, Beauchesne 2014), on peut dire que s’accumulent avec célérité tous les arguments nécessaires pour enfin prendre la mesure du caractère nazi de ce prétendu philosophe. Etrangement, la profession philosophique qui, surtout en France, avait bâti sa propre activité sur des bases aussi douteuses, et qui menace désormais faillite, était restée sourde aux contributions les plus anciennes qui, pourtant, avaient révélé très tôt non pas l’antisémitisme désormais avéré du « Maître », mais le caractère à la fois trompeur et national-socialiste de sa pensée toute entière (Günther Anders, dans de nombreuses contributions écrites entre 1936 et 1954, seulement partiellement traduites en français, et Theodor Adorno dans son célèbre texte de 1964, Le jargon de l’authenticité).

L’ambiance mi-figue mi-raisin qui s’est emparée de la corporation rappelle l’incertitude des passagers du Titanic : que va-t-on pouvoir emporter dans les canots de sauvetage ? Parviendra-t-on à laisser à bord de la future épave l’encombrant antisémitisme afin de sauver le corps de la doctrine, supposé moins pesant et séparable de cette « grosse bêtise » (l’expression, on le sait, est de Heidegger) ? Les heideggériens de souche (qualificatif utilisé à dessein) ont épuisé toutes leurs munitions, qui consistaient essentiellement dans le traficotage de la traduction, dans la préservation dans le secret de l’impublié des textes les plus inquiétants, et dans une mauvaise foi alimentée par leurs propres zones d’ombre, tandis que ceux qui mastiquent avec dégoût et répugnance les citations les plus indéfendables tentent à présent de faire de « l’erreur » et de « l’errance » la dernière qualité commercialisable du rusé menteur de Todtnauberg, alors même qu’il devient lumineux qu’il n’y eut ni erreur ni errance, mais seulement une difficulté majeure liée à la disparition du régime nazi : le sujet de l’histoire heideggérienne ayant sombré avec la chancellerie du Reich, le discours devait devenir nettement plus brumeux encore, tourner sur lui-même pour perdurer. Le programme de publication mis en place par Heidegger montre très clairement qu’il réservait le meilleur pour la fin, c.à.d. misait sur une lointaine résurrection du parti auquel il avait adhéré avec tant d’enthousiasme, pensant qu’une époque viendrait où le lecteur (germanique) pourrait à nouveau se montrer réceptif au véritable contenu de « l’effort de pensée » fourni par l’introducteur du nazisme dans la philosophie.

Si nous revenons aujourd’hui, très brièvement et très modestement sur ce sujet, c’est uniquement pour relever une interrogation qui nous paraît faire défaut, étrangement, dans la littérature consacrée à ces questions, et nous concevons ces quelques lignes comme un simple post-scriptum à l’excellent article, très éloquent, de François Rastier, Heidegger aujourd’hui – ou le Mouvement réaffirmé, qui étudie le langage de Heidegger comme exemple de la célèbre LTI (Lingua Tertii Imperii, selon l’expression de Viktor Klemperer).

Les travaux d’Emmanuel Faye et de ses collaborateurs ont rassemblé un beau nombre de citations où l’on voit Heidegger appliquer les catégories « fondamentales » de sa « pensée » aux actions les plus terre-à-terre et les plus méprisables de l’engeance nazie. Des exemples ? En voici trois, tirés de l’article de Rastier, où nous avons mis l’élément de boursouflure « ontologique » en italiques :

  • « Die Grundmöglichkeiten des urgermanischen Stammeswesens auszuschöpfen und zur Herrschaft zu bringen » (« épuiser totalement et mener jusqu’à la domination les possibilités fondamentales de l’essence de la souche originellement germanique »),
  • « Le principe de l’institution d’une sélection raciale est métaphysiquement nécessaire »
  • « Wenn das Flugzeug freilich den Führer von München zu Mussolini nach Venedig bringt, dann geschieht Geschichte » (« Quand un avion conduit le Führer de Münich à Venise pour y rencontrer Mussolini, il est évident que l’histoire advient »).

Le « destin spirituel de l’Occident », ce n’est pas un membre harnaché des S.A. qui en parlait à longueur de pages, mais le mage de la Forêt-Noire.

A partir de là, il nous semble utile de se livrer à une petite méditation sur ce que l’on pourrait appeler la « dérive conceptuelle ». Pour mieux comprendre, prenons un exemple qui se situe aux antipodes de Heidegger. Les concepts mis en œuvre par Marx, par exemple, ne se soutenaient que dans une lumière critique. A aucun moment, Marx ne s’est départi de ce point de vue critique, y compris par rapport au mouvement réel qu’il contribuait pourtant à faire naître, et qui paraissait le plus proche de lui (l’Association internationale des travailleurs, puis la social-démocratie allemande). On peut bien sûr discuter à perte de vue pour savoir qui avait raison, sur tel ou tel point, entre Marx et Bakounine, ou entre Marx et Lassalle, mais si une chose est sûre, c’est qu’à aucun moment on n’a vu Marx parler d’un « parti dialectique », ou d’une « science matérialiste », ou de dérives positives, non-critiques, de cette espèce (il a été jusqu’à préciser qu’il « n’était pas marxiste », quand l’étiquette commença à circuler). Pour voir advenir de telles monstruosités conceptuelles, une telle compromission de la théorie critique devant des réalités elles-mêmes pleinement inhérentes à une société non émancipée, il fallut attendre Lénine, surtout sur le tard, puis un Staline, enfin parvenu aux manettes. Depuis l’instauration de régimes bureaucratiques manifestement non communistes, le terme communiste devint un mensonge obligatoire, constant, du type : dosim repetatur (pour reprendre l’ironie freudienne de cette expression), au point de désigner ainsi l’ultra-capitalisme chinois actuel. La caricature de la pensée de Marx fut mise en circulation par ceux qui avaient définitivement enterré l’intention émancipatrice que cette pensée avait portée : par ses ennemis.

Autre exemple : malgré ses déraillements épisodiques pour opposer à la faiblesse décadente du christianisme et au despotisme de cette maladie une nouvelle force, innocente, éprise de la vie, Nietzsche ne peut à aucun moment être imaginé apporter sa caution à un régime prussien dont il méprisait la grossièreté, ni à l’Etat en général, « monstre froid parmi les monstres froids », et encore moins à un Etat nazi qui fut à l’Etat prussien ce que le dégueulis est au crachat. Pourtant, on le sait, les antisémites nazis crurent pouvoir brandir la figure héroïque du solitaire de Sils-Maria, bien qu’il détestât violemment les antisémites.

Gardons à l’esprit ce genre de « mésaventures de l’esprit », ce genre de destin historique, et revenons aux citations heideggériennes ci-dessus. Constatons d’abord que, dans ce cas, le philosophe n’a pas eu besoin d’une déviation stalinienne, ou d’une usurpation hitlérienne : il s’est chargé lui-même de la sale besogne. Si trahison il y avait, elle venait de lui. Mais dire cela, qui n’est déjà pas un détail, c’est encore rester très en-deçà de ce qui nous occupe ici.

Car il ne s’agit, avec Heidegger, d’aucune sorte de dérive ou de trahison. Nulle prostitution du concept : il faut bien éviter d’adresser au recteur éphémère de l’Université de Fribourg un tel reproche, lequel cache en son sein une excuse par trop visible.

Ses concepts sont nés avec et pour cet usage, ils décrivaient une vision du monde que l’accès au pouvoir des nazis promettait de réaliser. Lorsque Heidegger profère ces phrases, qui seraient pour le plus modeste professeur de philosophie d’un lycée de province la plus grande honte de sa discipline, il est chez lui, il foule son sol, celui dont il nous rabattait les oreilles. L’extraordinaire et ridicule boursouflure de son style révèle à quel point ses concepts ne rechignent pas à pareil usage. A quel point cet usage leur est conforme. A quel point ces manies grandiloquentes servent à tresser une couronne à la plus méprisable des politiques. Anders et Adorno l’avaient bien pressenti, sans disposer alors des preuves accablantes qui, semble-t-il, manquaient aussi à Arendt pour se désolidariser d’un amant si mal choisi. Cette lacune est désormais comblée.

Or, un concept qui se laisse utiliser de la sorte ne peut être un concept. Son usage signe son vide. Il relève de la pure et simple esbroufe, et il prouve concrètement que son auteur le conçoit et le manipule comme tel.

C’est d’autant plus une honte consommée de voir l’intelligentsia se gargariser de « penseurs » dont l’amitié et la solidarité pour le nazisme relèvent d’une telle évidence 1.

 

 

 

 

  1. Ne citons qu’une vedette parmi beaucoup d’autres : Giorgio Agamben, qui n’existerait pas sans Michel Foucault, mais pas non plus sans Carl Schmitt et sans Martin Heidegger. Pour contrebalancer ces influences peu recommandables, Wikipedia Italie va jusqu’à inventer une amitié ancienne, datant de 1974, entre Agamben, heideggérien notoire, et Guy Debord, ce que nous avons relevé comme il convient : https://it.wikipedia.org/wiki/Discussione:Giorgio_Agamben

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Portrait du philosophe en marche vers sa gloire

par Les Amis de Némésis

 

Dans ses notes rédigées en 1946 et publiées sous le titre Nihilismus und Existenz (Nihilisme et existence) dans le recueil Über Heidegger (Beck, 2001, p. 69-70), Günther Anders avait noté un souvenir déjà ancien:

Heidegger et Hitler (le devenir authentique au sens solipsiste et au sens national)

« Pour finir quelques remarques encore à propos des relations qu’entretint Heidegger avec le national-socialisme. Lorsque le pouvoir cessa en 1933 d’être anonyme et que même les philosophes du Dasein ne purent plus l’ignorer, Heidegger n’eut rien de plus urgent à faire que de se jeter à leur cou, tout cuirassé qu’il était. La carte postale vendue à Fribourg la même année, représentant le recteur de l’Université nommé par le Parti marchant à la tête des SA de cette ville dépeint la puissance de l’esprit comme prologue à l’esprit de puissance. »

Même si Anders se trompait quelque peu relativement à l’emplacement des SA dans ce défilé, la force expressive de cette image ne lui échappait pas. Et c’est donc avec un plaisir non dissimulé que nous avons le plaisir d’offrir cette photographie au lecteur, en remerciant sincèrement les Archives Littéraires de la Bibliothèque Nationale d’Autriche de nous l’avoir fournie. L’image nous paraît particulièrement utile au moment où les faux-débats organisés autour de Heidegger (cf. le colloque Heidegger et les juifs organisé récemment à Paris) passent leur temps à discuter de l’antisémitisme métaphysique, ontologique ou carrément racial de ce douteux « philosophe » afin de mieux cacher la forêt de son national-socialisme derrière l’arbre anti-juif.

 

Pour ceux qui auraient des doutes: Heidegger est le petit gnome moustachu au centre de l’image.


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Sommaire

(du plus récent au plus ancien)

 

Publications en 2015

Auteur: Les Amis de Némésis

Titre: Heidegger, encore

Auteur: Pierre Dac junior

Titre: Tout va bien, chers voisins

Auteur: Les Amis de Némésis (à partir d’articles de Tomasz Konicz)

Titre: La multinationale EI

Auteur: Les Amis de Némésis

Titre: Portrait du philosophe en marche vers sa gloire

Auteur: Les Amis de Némésis

Titre: A la mémoire de Francis Pagnon

Auteur: Jean-Pierre Baudet

Titre: La naissance du capital et de la valeur à partir du culte religieux (traduction de l’anglais)

 

Publications en 2014

Auteur: Jean-Pierre Baudet

Titre: Le flambeau philosophique des passions (à propos de l’exposition Attaquer le soleil)

Auteur: Urbain Bizot

Titre: Du rôle au genre

Auteur: Les Amis de Némésis

Titre : Traductions en américain par Not bored!

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : La propriété contre la possession

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Avancer pour mieux reculer ? (à propos de l’Ukraine)

 

Publications en 2013

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : The birth of capital and value from the religious cult

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Comment arrêter la célébrité une fois qu’elle a commencé ?

 

Publications en 2012

Auteur : Nathan le Sage

Titre : Qui doit intégrer quoi?

 

Publications en 2010

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Vox populi, vox dei

Auteur : Urbain Bizot

Titre : Sur la piste chinoise (à propos des Cinq méditations sur la beauté de François Cheng)

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : In memoriam Paul Lafargue

Auteur : Renaud d’Anglade

Titre : Quand la forêt qui flambe ne parvient plus à cacher l’arbre du profit

Auteur : Jonathan Quick

Titre : Modeste proposition pour empêcher les personnes âgées d’être à la charge de la collectivité et pour enfin les rendre utiles au public

 

Publications en 2008

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : La chasse aux sorcières est ouverte

Auteur : Lothaire Balsarin

Titre : Les aventures de Dieu – Episode 2

 

Publications en 2007

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : L’argent se réchauffe avec le climat

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Retour à l’étable (à propos des élections présidentielles de 2007)

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Spécial Elections – la France divisée

Auteur : Marc Dachy – Jean-Pierre Baudet

Titre : Menues péripéties post mortem de l’esprit Dada

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : Signé X (à propos de la Correspondance de Guy Debord)

Auteur : Michel Le Gris

Titre : Intégration sociale et désintégration mentale

 

Publications en 2006

Auteur : Les Giménologues – Les Amis de Némésis

Titre : Voyage en Giménologie

Auteur : Lothaire Balsarin

Titre : Les aventures de Dieu – Episode 1

Auteur : Lothaire Balsarin

Titre : Les aventures de Dieu – Prologue

Auteur : Emile Robin

Titre : Platon et la CNT

Auteur : Der Spiegel

Titre : Quatre centrales nucléaires arrêtées après un accident grave

Auteur : Le Monde

Titre : On n’est jamais mieux servi que par soi-même (un dîner pour Guy Debord)

Auteur : Comité pour la Défense du Nucléaire

Titre : Appel au soutien du Professeur Pellerin

Auteurs : Grupo Surrealista de Madrid, Colectivo de Trabajadores Culturales La Felguera, Oxigeno, Las malas compañias de Durruti, Fahrenheit 451 (traduction du castillan par Brice M.)

Titre : Les mauvais jours brûleront

Auteur : Les Amis de Némésis (traduction en allemand de Du dîner de cendres aux braises de satin par le groupe Klassenlos)

Titre : Vom Mahl aus Schutt und Asche zur Satinglut

Auteur : Renaud d’Anglade  (traduction de Le concept de maladie en italien par le groupe Nautilus)

Titre : Il concetto di malattia

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Comment respirer sous l’étouffoir ?

 

Publications en 2005

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Les habits neufs de la subversion (la Fédération Anarchiste flambe sa réputation)

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Du dîner de cendres aux braises de satin (sur les émeutes de novembre 2005 en France)

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Dans le monde de l’inversion spectaculaire, le réel reste minoritaire

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : Günther Anders – De l’anthropologie négative à la philosophie de la technique – I

Auteur : Günther Anders

Titre : Pathologie de la liberté

Auteur : Günther Anders

Titre : Une interprétation de l’a posteriori

Auteur : Hannah Arendt (traduction de l’allemand par Jean-Pierre Baudet)

Titre : A propos des Conseils Ouvriers en Hongrie

Auteur : Hannah Arendt (traduction de l’allemand par Jean-Pierre Baudet)

Titre : La visite de Menahem Begin et les objectifs de son mouvement politique

Auteur : Urbain Bizot

Titre : Qui est vraiment mort à Auschwitz ?

Auteur : Brice M. / Renaud d’Anglade

Titre : De la juste solution de quelques contradictions internes

Auteur : Brice M.

Titre : Notes pour Michel Le Gris en marge de « La dialectique peut-elle justifier … ? »

Auteur : Renaud d’Anglade

Titre : La production de l’étrangeté

Auteur : Michel Le Gris

Titre : La dialectique peut-elle juguler le dérèglement climatique ?

Auteur : Jean-Luc Debry

Titre : Histoire et complots (à propos de l’incendie du Reichstag)

 

Publications en 2004

Auteur : Renaud d’Anglade

Titre : Fidélité ou recyclage (réponse aux remarques critiques de Brice M.)

Auteur : Brice M.

Titre : Autour du texte « Le concept de maladie » de Renaud d’Anglade

Auteur : Renaud d’Anglade

Titre : Le concept de maladie

Auteur : Les Amis de Stéphanie

Titre : Déni de justice

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : Lettre à propos de la scission du groupe Krisis II

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : Lettre à propos de la scission du groupe Krisis I

Auteur : Barbara Serré-Becherini

Titre : Lettre aux Amis de Némésis

 

Publications en 2003

Auteur : Y. Besse / J. Bremond / F. Sekou

Titre : Contribution à la polémique relative au statut des intermittents

Auteur : Urbain Bizot

Titre : Commentaire sur « Marx est-il devenu muet ? » de Moishe Postone

Auteur : Maximilien F. / Brice M.

Titre : Echange de correspondances à propos du livre de René Riesel

Auteur : The International Scope Review

Titre : Lettre en réponse aux Amis de Némésis

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse à The International Scope Review

Auteur : The International Scope Review

Titre : Circulaire aux Amis de Némésis

Auteur : Omar Wisyam

Titre : Lettre du 25.09.03 aux Amis de Némésis

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse du 24.09.03 à Omar Wisyam

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse du 24.09.03 à Ken Knabb

Auteur : Omar Wisyam

Titre : Lettre du 24.09.03 aux Amis de Némésis

Auteur : Omar Wisyam

Titre : Lettre du 20.09.03 aux Amis de Némésis

Auteur : Ken Knabb

Titre : Lettre du 19.09.03 aux Amis de Némésis

Auteur : Brice M. / Jean-Pierre B.

Titre : Correspondances à propos de la critique de la culture chez Brecht

Auteur : Günther Anders

Titre : Thèses sur la théorie des besoins

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse à Alain Simon

Auteur : Alain Simon

Titre : Lettre aux Amis de Némésis

Auteur : Louise Lalanne / Meryem Bent Ali

Titre : Réponse à Michel Le Gris

Auteur : Michel Le Gris

Titre : Lettre à Louise Lalanne et Myriam Bent Ali

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Post scriptum aux correspondances de M. Louart

Auteur : Lucien Taffesoli

Titre : Interview dans le Bulletin de Sociologie Transversale

Auteur : Luc Vendramin (traduction en allemand de Jean-Pierre Baudet)

Titre : Begehren und Bedürfnis

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Nouvelles d’Algérie II

 

Publications en 2002

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Nouvelles d’Algérie

Auteur : Louise Lalanne / Meryem Bent Ali

Titre : Le passé composé

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Communiqué à propos de René Riesel

Auteur : Luc Vendramin

Titre : Désir et besoin

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Un éditeur versaillais en pleine action

Auteur : Anonyme toulousain

Titre : Horizons perdus

Auteur : Bertrand Louart

Titre : Balouardise et Baudetise – suite et fin

Auteur : Bertrand Louart

Titre : Baudet et l’automation

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Lettre ouverte à Istvan Szabó

Auteur : Michel Le Gris

Titre : La maîtrise du climat comme perspective ou comme fantasme

Auteur : Jean-Pierre Baudet

Titre : Critique du travail marginal et de sa place dans l’économie spectaculaire

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : La représentation politique en faillite

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse à Florian Lefort à propos de Pierre Bourdieu

Auteur : Florian Lefort

Titre : Lettre à propos des Amis de Némésis et de Pierre Bourdieu

Auteur : Michel Le Gris

Titre : Lettre à propos de la notion de « politique »

 

Publications en 2001

Auteur : Tarik Ben Hallâj

Titre : Remèdes au terrorisme islamiste

Auteur : Les Amis de Némésis

Titre : Réponse à Jean-Luc Debry sur le potentiel du terme « politique »

Auteur : Jean-Luc Debry

Titre : Lettre sur la Commune de Paris

Auteur : Thrasybule d’Athènes

Titre : Thèses sur le racisme

Auteur : Maximilien Fabbri

Titre : La technophobie, remède efficace contre l’anticapitalisme 1

Auteur : Urbain Bizot  (traduction en anglais par Samuel Fever)

Titre : Thirst and Mourning

Auteur : Urbain Bizot

Titre : La soif et le deuil

Auteur : Urbain Bizot

Titre : Grandeur et faiblesse de l’alchimie

Auteur : Tarik Ben Hallâj

Titre : Adresse à mes sœurs et frères algériens

 

 

 

 


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Intégration sociale et désintégration mentale

Intégration sociale et désintégration mentale (Phénoménologie de l’informatique domestique)
L’informatique propagée à l’échelon domestique, c’est le modèle de l’amplification artificielle des besoins ; ou encore la négation, techniquement entérinée, d’une élaboration et d’une maturation personnelle du besoin. A rebours d’une telle maturation surgit, comme dans un miroir grossissant, une masse de besoins pré-satisfaits et prédigérés, quantitativement illimités et, nonobstant l’idéologie de l’interactivité, s’offrant à la consommation passive, à l’absorption mécanique. Certes, en démocratie marchande, rien n’oblige juridiquement à consommer tout cela, ni à s’y conformer. Mais ce qui est vrai juridiquement ne l’est ni socialement, ni économiquement.
Au plan technique, cette hypertrophie des possibles, aujourd’hui intégrée dans l’ordinateur domestique, dans le soit-disant “outil informatique”. En réalité le summum de la logique machinique avec tout ce qu’elle comporte d’intrinsèquement autoritaire — est probablement l’une des origines de tous les dysfonctionnements qui caractérisent son fonctionnement normal, sous forme de pannes, d’erreurs ou d’effets imprévus. Dysfonctionnements sans commune mesure avec ce qui existe par ailleurs dans le monde des appareils domestiques dont pourtant le devenir-camelote n’a cessé de se parfaire depuis le jour même de leur invention. Pour le dire de façon sereine et philosophique, le principe de la maintenance est donc consubstantiel à la substance informatique.
Ce que disant, je n’ignore pas que l’une des passions, et non des moindres, suscitées par ces super-machines réside dans le goût abstrait pour leur domestication, dans l’ambition individuelle de leur appropriation totale, dans une sorte de rivalité narcissique dénaturée. Entreprise aussi indéterminée qu’infinie. Promenade labyrinthique et constructions de situations techniques dans lesquelles vont se découvrir et s’inventer — c’est-à-dire être fabriqués — de nouveaux besoins et désirs. Le contraire même d’un développement organique de la sensibilité. L’addiction parfaite. On frémit à l’idée d’une humanité dont une part croissante de la sensibilité, de la subjectivation esthétique, se trouve d’ores et déjà redevable de cet univers. Car face à l’hyper-rationalisme de la machine, c’est en réalité à une néo-magie, sinon à la simple débilité mentale, que se trouve renvoyé l’individu. Ce sont tantôt des ordres, tantôt des rituels ou formules hermétiques qui sont émis ou intimés en direction de l’usager — qu’en souvenir de Günther Anders il serait plus juste d’appeler l’usagé. Bien évidemment, ces formules, rituels et commandements de toute nature ne sont pas de l’informatique à l’état pur — laquelle n’est que de la logique binaire –, ils n’en sont qu’une traduction, qu’une mise en expression — sans doute parmi bien d’autres possibles –, conçues donc par des individus, par des subjectivités dont on peut du même coup mesurer le délabrement de la sensibilité et l’étendue de la passion pour l’aliénation. Car la logique et les modes d’expression propagés par les programmes informatiques à usage domestique apparaissent, pour qui n’a pas encore perdu tout instinct de liberté, comme une véritable pédagogie de la soumission.
Pour commencer, il s’agit de se familiariser avec un univers de questions absurdes, à un degré tel que leur incongruité finit par ne plus apparaître. Une nouvelle version de votre logiciel est disponible. Voulez-vous la télécharger? Pour quoi faire? Aucune importance. Il faut obéir au Progrès, c’est-à-dire au permanent bouleversement technologique. Dans l’univers du cybernanthrope, la question du sens est forclose — ainsi que l’avait, dès 1967, bien anticipé Henri Lefebvre, hommage lui soit sur ce point rendu. On ne saura donc jamais rien des avantages ou inconvénients de ce nouveau programme, dont toute la vertu se résume dans le seul fait d’être plus récent que le précédent. Par ailleurs, cette question à première vue innocente est en réalité pleine de subtilités technologiques et de roublardises économiques. En réalité, il faut obtempérer. Car, à force de refus répétés, en s’obstinant à ne pas suivre le Progrès, on court le risque de se retrouver, le jour où l’on se défait d’un (trop) vieil ordinateur, gros jean comme devant, c’est-à-dire avec des documents (“des fichiers”) que le nouveau a désappris à lire — le pauvre, on lui a sûrement infligé, à lui aussi, la méthode globale! Pour le bonheur de l’économie, il existe des entreprises spécialisées dans la résolution de ce genre de problèmes — problèmes créés de toutes pièces, soit dit en passant — et qui se feront un plaisir de vous facturer leurs services à hauteur de leurs mérites… Donc, un logiciel, conforme à vos éventuels besoins, devenu avec le temps familier et commode à utiliser est, très vite, décrété dépassé par la raison économique, celle qui règle le rythme et le tempo de la rotation du capital.
Cette dictature du nouveau n’est en vérité qu’un des masques de la tyrannie marchande, parvenue à imposer dans le domaine informatique des normes d’obsolescence qui défient l’imagination et qu’elles rêvent évidemment d’étendre à l’ensemble de la production industrielle. Rien qu’en provenance des USA, ce sont chaque année 50 millions d’ordinateurs qui atterrissent dans les déchetteries africaines! Dans le petit milieu des techniciens en informatique, c’est une attitude très distinguée que de se gausser d’une unité centrale ou d’un logiciel déjà vieux d’un an ! A propos d’un logiciel subitement déréglé, son fabricant, appelé à la rescousse, n’eut qu’à rétorquer que ce produit n’était plus supporté (sic!) depuis déjà longtemps, qu’il n’existait plus sur le marché et qu’il n’était donc pas question, pour lui, d’apporter le moindre début de solution au problème. Bref ce qui n’est plus sur le marché est totalement irréel, voilà un des nouveaux principes ontologiques sur lequel l’humanité nouvelle est priée, ou plutôt sommée de se régler. Avec l’ordinateur domestique, la valeur marchande a trouvé un promoteur qui dépasse en perfection ce que l’automobile, pour prendre une des marchandises fétiches du capitalisme de consommation, était déjà parvenue à instituer dans le genre engrenage de la dépense et soumission au fabricant. On sait par exemple comment les moteurs dernier cri sont conçus pour rendre difficile et hasardeuse l’intervention d’un vulgaire quidam, laquelle intervention ferait d’ailleurs sauter l’éventuelle garantie du constructeur. Mais, pour l’heure, on n’a pas encore vu un garagiste décréter un véhicule irréparable sous prétexte qu’il n’est plus à la vente ; à ce rythme du progrès de l’insolence marchande, on va finir par vénérer ces constructeurs automobiles qui ont encore des pièces détachées pour des voitures vieilles de vingt cinq ans !
Remarquons au passage, dans une ambiance digne du château de Kafka ou d’une nouvelle de Beckett, la banalisation d’informations délivrées dans un patois absurde. Ainsi : les erreurs suivantes se sont produites à l’ouverture de ce document : alerte à l’importation, police manquante — suivies, contre toute attente, de l’injonction : continuez!
A vrai dire, tout ceci n’est jamais que vitupérations énoncées d’un point de vue qui, d’avoir eu pour lui quelque évidence il y a encore une ou deux décennies, est aujourd’hui relayé par une toute autre perspective. Car la conception instrumentale de l’informatique, en tant que moyen avantageux pour la transmission des informations et des idées — quoi que l’on pense par ailleurs de la dépendance ainsi créée à l’égard de fabricants tout puissants –, une telle conception somme toute traditionnelle est aujourd’hui en recul. Elle est relayée par l’univers télécommunicationnel, qui n’est plus de l’ordre de l’outil, mais du monde. Un monde nouveau qui, d’être épuré, ou plutôt amoindri au plan sensoriel, n’est pas pour autant débarrassé des avanies du monde d’avant! La téléphonie mobile y occupe également une place de choix. La solitude réelle, associée à une non moins réelle incapacité à la supporter, constitue un mélange typique de l’individualisme contemporain et psychologiquement explosif. Le téléphone mobile se présente comme un remède à la chose et comme bon nombre de remèdes conçus par la rentabilité, il entérine le mal, sinon l’aggrave.
Des mines hagardes et des regards hébétés, des yeux rivés sur des claviers de téléphone portatifs, des bouches qui parlent, ou plutôt vocifèrent toutes seules dans les rues, des oreilles reliées par des fils à un système de perfusion sonore qui semble devenu vital, voilà le spectacle qu’offre aujourd’hui la plupart des grandes villes. C’est sûrement, pour le dire comme le parti des Verts, une révolution en matière de communication. Les mêmes s’inquiètent pourtant des menaces pour la santé des utilisateurs et des personnes dont l’habitat jouxte les antennes relais de la téléphonie mobile. A quoi d’autres répondent que, de toute façon, l’exposition des personnes est considérablement moindre au voisinage des stations de base que lors d’une conversation avec un mobile collé à l’oreille, et par ailleurs, qui veut le plus veut aussi le moins : il y a en France 22 millions de propriétaires de téléphone portable qui se révèlent soucieux et exigeants en terme de couverture du réseau, autrement dit partisans de fait de la multiplication des antennes et du brouillard électromagnétique qu’elles génèrent. (Extraits d’une réunion du conseil municipal de la ville de Strasbourg en avril 2003).
La nouvelle vie télécommunicative est donc assistée par la téléphonie mobile et permanente et par l’ordinateur, lui-même en cours d’intégration au téléphone. Ce n’est donc rien moins que le principe de la concurrence qui s’est introduit au sein du concept de monde. Ou plutôt, le nouveau monde télécommunicationnel est en passe de devenir l’essentiel, le monde ancien, celui accessible à un système sensoriel non équipé, relégué au rang du dérisoire — déchet abandonné à ceux qui, en dépit de sacrifices et privations, ne peuvent pécuniairement s’élever jusqu’au monde essentiel ; ou, pour quelques-uns, n’en éprouvent pas l’envie. Ses promoteurs en ont conçu l’expression de fracture numérique, laquelle traduit bien la division entre le primordial et l’inférieur. Le monde phénoménal, non-télécommunicationnel, est en effet bien vulgaire, puisqu’en principe accessible à tout un chacun sans autres médiations que les formes de la sensibilité et les catégories de l’intellect, soit de tout ce qui façonne, ou aura jusqu’à présent façonné un monde humain. Autrement dit, tout ce qui, dans certains courants de la philosophie occidentale a été subsumé sous le concept de transcendantal, dont les déterminations, pour multiples et divergentes qu’elles aient pu être, ont toutes en commun de mettre en avant ce qui fait que pour l’homme il existe un monde en tant que monde humain. La question de savoir si tous ces anciens moules de l’expérience du monde sont innés ou acquis, inhérents à une supposée nature humaine ou produits par l’histoire n‘a pas ici à être tranchée. Car, de toute manière, naturels ou historiques, transcendantaux ou empiriques, peu importe : ces conditions de l’expérience du monde excèdent toujours la sphère du seul individu, lequel ne s’y rapporte que comme à une sorte de bien commun. Et, par ailleurs, même si l’inégalité sociale peut ici avoir quelque mot à dire et moduler leur accomplissement en chaque individu, le transcendantal — les moules de l’expérience, les conditions de possibilité du monde — était resté jusqu’à ce jour affligé d’une tare incommensurable : la gratuité.
Le fait de pouvoir s’échanger des courriers par la voie électronique, d’avoir accès à tel ou tel document sur l’Internet ou d’y effectuer telle ou telle opération jugée fastidieuse dans le monde réel n’a en soi rien d’exorbitant. On peut simplement s’inquiéter des conditions psychotechniques dans lesquelles tout cela s’effectue. Mais s’il n’y avait que cela, il serait exagéré de parler d’un nouveau monde télécommunicationnel et d’un néo-type humain — celui que Henri Lefebvre désignait sous le nom de cybernanthrope. Reste que mettre l’accent, comme on le fait parfois, sur les avantages et les conforts de la vie électroniquement équipée masque passablement l’effarante mutation déjà amorcée et qui fait que pour un nombre croissant de gens, le monde essentiel est désormais celui du cyberespace. A ce point, il ne s’agit plus d’outils, d’avantages pratiques, de médium ou de médiations : le médium est devenu la réalité. Un million sept cents mille d’internautes jouent, achètent, s’informent et se rencontrent dans Second Life. D’autres univers se préparent. (Le Monde, 3 et 4 décembre 2006). On n’est déjà plus dans l’univers du jeu — aussi débilitants, inquiétants et déréalisants que soient bon nombre — mais dans celui d’une réalité dissociée, avec un deuxième monde et une seconde vie, dans laquelle il faut imaginer pouvoir trouver tout ce que l’autre vie et le bas-monde n’ont pas procuré. Toujours est-il qu’évalué selon le critère de l’utopie, le nouveau monde apparaît d’une indigence sidérante et comme un clone monstrueusement simplifié de l’ancien. Certains se contentent de regarder ce qui se passe, d’autres achètent un espace, y construisent leur maison ou leurs boutiques pour vendre des objets de leur création. D’autres cherchent l’âme sœur ou l’aventure virtuelle d’un soir(??). Une véritable mini-société qui dispose même d’une monnaie : le linden dollar(357 pour 1 euro). En octobre, plus de 230000 euros ont été dépensés par jour à l’intérieur de Second Life…. Le profil des utilisateurs, en moyenne des trentenaires, est de plus en plus large, avec notamment l’arrivée de projets d’entreprises… L’expérience est en tout cas potentiellement assez lucrative pour que de grandes sociétés veuillent ne pas rater le coche. Nissan, Coca-cola, Toyota, Reebock, les chaînes NBC, MTV y organisent des”évènements”. Reuters y a ouvert un bureau de presse. Dell y propose de construire à la carte son ordinateur. L’objet, bel et bien réel, est ensuite envoyé à domicile. (On notera donc, qu’en ce qui concerne le monde des affaires, le lien avec le”réel” n’est pas entièrement rompu!) IBM va déjà plus loin. Son PDG a annoncé vouloir investir 10 millions de dollars dans ce secteur. L’entreprise a acheté dans Second Life une demi-douzaine d’îles privées accessibles uniquement par code d’accès (!!). La multinationale veut notamment évaluer les possibles applications de cet outil (!!) dans des domaines aussi divers que la formation à distance, la médecine, le marketing, la finance. “Nous n’en sommes qu’aux prémices de tout ce qui peut se développer dans ces mondes” estime Catherine Smith, directrice du marketing de Linden Lab (le concepteur du projet).
On me pardonnera, je l’espère, la longueur de cette citation cauchemardesque. A propos de la pseudo-nouvelle vie dans le cybermonde, un auteur japonais — Osamu Yoshino — a parlé d’expropriation transcendantale et de chemin vers l’autisme. On ne saurait mieux dire. Ajoutons que l’expropriation prend ici la forme d’une dépossession radicale de l’imaginaire, avec la constitution d’une utopie radicalement négative, qui se donne comme une hypostase de ce que le monde”réel”recèle de pire. Quant à la vie — au sens transcendantal dont en parle un philosophe comme Michel Henry–, elle est évacuée au profit de monstrueux artifices. Car la seule jouissance qui apparaît licite dans le nouveau monde de l’utopie négative — en regard duquel tous les arrières- mondes des religions élaborées jusqu’ici au cours de l’histoire de l’humanité apparaissent comme un stade très sommaire et très insuffisant d’aliénation mentale –, la seule jouissance désormais permise est d’ordre purement narcissique : l’effort pseudo-hédonique et réellement désespéré pour se doter de nouvelles identités — autres apparences et personnalités. On peut observer le même phénomène à l’œuvre dans une autre contrée du cybermonde appelée My Space, lequel procure un parfait environnement aux adolescents pour jouir d’une communication qu’ils ne trouvent pas dans leur foyer.. (Le septuagénaire australien Robert Murdoch est aujourd’hui à la tête du plus grand site Internet au monde, avec plus de 100 millions d’inscrits, tous jeunes. Et l’accord qu’il vient de signer avec l’autre géant du secteur, Google, qui lui rapportera 900 millions de dollars sur quatre ans, montre qu’il avait vu juste. La France adolescente est mûre pour le concept de My Space, qui compte déjà quelques avatars francophones et autres dans le pipeline. On aura reconnu le style de Libération, en l’occurrence dans son édition des 19 et 20 août 2006. A cette occasion, on voit aussi apparaître une nouvelle race de psychologue, puisqu’il en est maintenant qui préconisent les effets profitables de la dissociation psychoïde et du retrait de la réalité : Ils utilisent My Space comme un moyen de tester différentes identités qu’ils auraient à assumer en face à face à l’école ou ailleurs. My Space fournit une opportunité en or de mener cette exploration sans les conséquences du monde réel, selon l’avis éclairé d’un certain Larry D. Rosen, professeur de psychologie en Californie (c’est moi qui souligne).
Il serait injuste de ne pas rappeler que la manière tantôt placide, tantôt frivole dont les journaux racontent la transformation de la planète en gigantesque hôpital de jour a été préparée, depuis belle lurette, dans le domaine des idées. Dès les années 1970, les philosophes moléculaires Gilles Deleuze et Félix Guattari — dont, au-delà de leur packaging subversif, la complicité d’idées avec le nouvel esprit du capitalisme n’est plus à démontrer — avaient vu le vent venir et concluaient que le plan d’immanence doit se substituer au champ transcendantal issu des philosophies de Kant et de Husserl — vieux concept de l’humanité devenu obsolète. Le chaos chaotise et défait dans l’infini toute consistance, s’écriaient-ils encore en 1991 (Qu’est-ce que la philosophie p.45, Editions de Minuit) et de vanter les mérites du glissement d’une organisation à une autre et de la formation d’une désorganisation, progressive et créatrice.
De toutes les inventions cyber, celle qui décroche la palme dans le domaine du progrès vers l’autisme de masse aura conduit, en cette fin d’année 2006, plusieurs internautes de la capitale française à en venir aux mains pour s’arracher un des dizaines de milliers d’exemplaires de gondoles mises sur le marché. La Wii est une console de jeu d’un genre nouveau, sensoriel, fondé sur la reconnaissance des mouvements. Tout est dans sa manette, une télécommande sans fil capable de reproduire les gestes du bras et/ou de la main, cela en interaction avec l’écran où est diffusée l’image dont elle a le contrôle. En clair : la Wii permet de jouer dans son salon au tennis, au golf, au bowling, à la boxe, à l’escrime.. en mimant les gestes adéquats. Et même à la pêche à la ligne. Une vibration avertissant du moment où il convient de ferrer, confortablement calé dans son canapé, l’improbable poisson. (On imagine l’ambiance qui doit ainsi régner dans certains intérieurs!). Avec la Wii, l’individu gagne en apparente liberté. De mouvement, s’entend. Il se coupe du monde, du toucher et de la chaleur de ses congénères… Ainsi le joueur de Wii, faisant ses gammes au royaume du virtuel, peut manifestement être tout à ses sensations (Le Monde du 6 décembre 2006). Parmi les innombrables simplifications et rapetissements qu’institue l’entrée dans le monde du virtuel, la réduction de toutes formes de sentir à la seule sensation — elle-même simplifiée, au demeurant – - en est une des plus remarquables. Tout ce qui, dans la sensibilité, s’inscrit dans l’ordre de la durée, de la maturation, donc de l’élaboration, de l’histoire individuelle, tout ce qui ne trouve pas sa satisfaction ou son obturation dans le champ du consommable est littéralement forclos. Dans les paradis virtuels, la constitution marchande de l’existant est portée à son comble, ayant balayé tout ce qui dans l’ici-bas la ralentit, la tempère, la freine ou lui fait encore obstacle. L’illusion subjectiviste, l’impression que ressent l’individu monadique de constituer son monde y atteint le niveau de l’hallucination. La tabula rasa du cybermonde est l’utopie en cours de réalisation d’un capitalisme devenu littéralement dément et qui expérimente là ce qui n’est rien moins que la solution finale : l’éradication de l’humanitas de l’homme, comme humanité potentielle qui n’a jamais été aussi éloignée de sa réalisation.
J’emploie ici le mot latin humanitas car le terme français d’humanité se confond facilement avec toutes sortes d’humanitarismes qui ne sont pas ici de mon propos. Un de mes amis, par ailleurs lecteur attentif de mes écrits, m’a fait part de son étonnement de voir surgir cette notion d’humanitas. Lui répondre m’amène à ajouter cette brève digression philosophique.
L’émergence du concept de sujet dans la pensée occidentale s’est accomplie à l’âge classique. Elle fut comme un écho philosophique dans la gestation de l’individu bourgeois, lequel individu offre par ailleurs une double dimension : d’un côté, l’affirmation au moins idéelle sinon effective d’une autonomie individuelle ; d’un autre côté, et bien réels quant à eux, les principes de séparation et de concurrence posés comme fondements — ou absence de fondements — de la vie en société. C’est dans ce contexte théorique et social que, par exemple, la question du pourquoi et du comment de l’existence d’autrui a pu faire irruption et devenir assez rapidement un problème philosophique classique, lequel eut sans doute bien dérouté un penseur de l’Antiquité, pour qui l’existence de l’autre n’était encore ni une question, ni même un sujet d’étonnement, mais tout simplement une évidence. Au plan proprement théorique, le germe de la bulle narcissique, si patente dans la constitution subjective contemporaine, ne date donc pas d’aujourd’hui mais renvoie aux origines mêmes de la conception et de la transformation bourgeoise de l’homme et du monde.
Au demeurant, chacun de ces deux aspects de la subjectivité moderne est l’un à l’égard de l’autre dans une relation potentiellement conflictuelle. Leur destin politique en est d’ailleurs une illustration. Si le principe de l’autonomie individuelle a pu s’émanciper de ses origines bourgeoises et, par exemple, inspirer les idées libertaires au sein d’un mouvement socialiste1 parfois tenté par le précepte autoritaire et la négation communautaire des singularités, séparation et concurrence restent en revanche totalement immanents au monde bourgeois. Ils ont suscité deux genres d’idée régulatrice : l’une endogène — c’est la main invisible des libéraux –, l’autre exogène — l’Etat comme dépassement de la guerre de tous contre tous.
Pour en rester au seul plan théorique, le concept de sujet connut lui aussi deux destins qu’il importe de distinguer. Dès l’époque des Lumières, l’empirisme anglo-saxon le livra, clés en mains si l’on peut dire, aux forces du marché, en dissolvant totalement dans la solution empirique la question de la subjectivité. Sur le continent et notamment en Allemagne, région d’Europe alors moins engagée dans la transformation capitaliste de la vie, le concept de sujet transcendantal qui lui fut opposé, apparaît rétrospectivement, et sous certains aspects, comme une sorte de résistance idéelle à ladite transformation. Avec le sujet kantien de l’idéalisme transcendantal, si la pratique scientifique moderne se voit fondée philosophiquement, elle ne l’est cependant pas sous l’angle de l’utilitarisme marchand. Quant aux maximes morales de la raison pratique — cette morale qui, d’avoir les mains pures, n’a précisément pas de mains, comme on a pu le lui reprocher –, si elles ne constituent pas un rejet actif du monde économique naissant, elles lui sont quant même réticentes, de par la manière dont elles oblitèrent tout rapport à autrui de nature utilitaire ou pragmatique.
1 Le mot s’entend ici au sens qu’il avait au 19e siècle, lorsque, au-delà des divergences entre ses différents courants et sensibilités, il avait valeur d’opposition irréductible au capitalisme conquérant.
Si l’on retient du transcendantal le principe de la condition subjective de possibilité d’un monde, on a pu dire, non sans quelque raison d’ailleurs, que le monde de la modernité bourgeoise y trouve là sa sublimation sinon sa justification philosophique. Ce n’est néanmoins qu’un aspect du sens que l’on peut donner au moment philosophique kantien. Cette notion de transcendantal, écartée par l’historicisme hégélien, a connu — au début du 20e siècle — une résurgence avec la pensée phénoménologique de Husserl, accompagnée d’un glissement de sens qui met cette fois l’accent, non seulement sur la constitution subjective du monde, mais aussi sur ce qui en découle quant au mode d’apparition, pour la conscience, des objets et du monde. Avec la phénoménologie husserlienne, se dessine aussi une certaine forme de résistance idéelle au cours du monde, lequel n’est cependant appréhendé que sous l’angle de l’impérialisme scientifique, alors que la domination du capitalisme et de l’abstraction économique ne se trouve pas prise en compte. C’est néanmoins sur cette toile de fond théorique du sujet husserlien et du mode d’apparition des objets dans le vécu de la conscience — la vie phénoménologique en tant qu’elle n’est pas réductible à l’univers quantitatif que la science érige en seule réalité – qu’un auteur comme Günther Anders a pu, dans son livre L’obsolescence de l’homme, développer une critique du monde moderne dont la radicalité demeure encore aujourd’hui remarquable, même si là encore la critique de l’abstraction économique n’est que sous-jacente. Mais son analyse phénoménologique du devenir-abstrait du monde et des transformations profondes dans le mode d’apparition des objets pour la conscience contemporaine est quasiment sans équivalent. Anders non plus n’était pas empressé d’évacuer la question de l’humanitas, estimant sans doute que le cours des choses ne s’en chargeait que trop bien.
Considérant ce qui précède — le transcendantal dans sa double détermination de condition de possibilité subjective du monde et de mode d’apparition des objets à la conscience –, le Nouveau Monde — ce virtuel dans lequel on est fermement convié à se réfugier — est aussi celui d’un néo- transcendantal, devenu à la fois d’ordre technique et marchand : le monde des logiciels. Le calcul binaire qui sous-tend cet univers induit en effet une logique nouvelle qui est à la réalité informatique et au monde virtuel comme du transcendantal – c’est-à-dire ce sans quoi il n’y aurait pas de monde virtuel et de procédés informatiques. Si, autant que faire se peut, l’on en reste à l’informatique à usage restreint — en tant qu’outil d’information et de transmission –, le degré d’expropriation transcendantale est faible. Il se ramène simplement au caractère dans un premier temps déroutant de l’univers logiciel, le temps que l’on s’y fasse. Mais, comme on a pu le voir, l’univers télécommunicationnel n’est déjà plus de l’ordre de l’outil, mais du monde. Et pour un habitant du nouveau monde, dont l’esprit viendrait à se confondre avec le néo-transcendantal, c’est le monde réel et son irréductibilité à la logique binaire qui court le risque de devenir déroutant. On peut se demander si certains individus ne sont pas d’ores et déjà dans cette situation.
Par ailleurs, la manière dont le néo-réel se donne à la perception n’est pas strictement homogène à la manière dont le réel, bien que déjà très mécanisé, nous apparaît. Le néo-réel est profondément déqualifié, au sens d’appauvri en qualités sensibles, lesquelles sont remplacées quantitativement par une abondance d’ersatz, de situations, de déplacements rapides, d’effets spéciaux etc., sur le même mode qu’un arôme de synthèse cherche à masquer la simplification de ses composants par l’intensification de quelques-uns. Tout se passe donc comme si du transcendantal s’était détaché de nous pour se fixer dans des logiciels d’accès, lesquels ne sont jamais que des traductions en langage « humain » de codifications mathématiques de type binaire. Or la logique binaire, avec son rythme oui-non (0-1), n’est ni la logique formelle, ni, encore moins, une logique dialectique. Et, enfin, les logiciels d’accès s’éloignent de la simple forme de l’outil — aussi contestable qu’elle puisse souvent être — pour devenir mode d’accès à une néo-réalité — laquelle n’est par ailleurs qu’une caricature appauvrie et aggravée du monde réel.
Le capitalisme est donc parvenu à vendre du transcendantal. C’est là un exploit qu’il faut saluer tant il en dit long sur la déroute de ceux qui pouvaient, ou peuvent encore concevoir la vie autrement.

par Michel Le Gris

 

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L’informatique propagée à l’échelon domestique, c’est le modèle de l’amplification artificielle des besoins ; ou encore la négation, techniquement entérinée, d’une élaboration et d’une maturation personnelle du besoin. A rebours d’une telle maturation surgit, comme dans un miroir grossissant, une masse de besoins pré-satisfaits et prédigérés, quantitativement illimités et, nonobstant l’idéologie de l’interactivité, s’offrant à la consommation passive, à l’absorption mécanique. Certes, en démocratie marchande, rien n’oblige juridiquement à consommer tout cela, ni à s’y conformer. Mais ce qui est vrai juridiquement ne l’est ni socialement, ni économiquement.

Au plan technique, cette hypertrophie des possibles, aujourd’hui intégrée dans l’ordinateur domestique, dans le soit-disant “outil informatique”. En réalité le summum de la logique machinique avec tout ce qu’elle comporte d’intrinsèquement autoritaire — est probablement l’une des origines de tous les dysfonctionnements qui caractérisent son fonctionnement normal, sous forme de pannes, d’erreurs ou d’effets imprévus. Dysfonctionnements sans commune mesure avec ce qui existe par ailleurs dans le monde des appareils domestiques dont pourtant le devenir-camelote n’a cessé de se parfaire depuis le jour même de leur invention. Pour le dire de façon sereine et philosophique, le principe de la maintenance est donc consubstantiel à la substance informatique.

Ce que disant, je n’ignore pas que l’une des passions, et non des moindres, suscitées par ces super-machines réside dans le goût abstrait pour leur domestication, dans l’ambition individuelle de leur appropriation totale, dans une sorte de rivalité narcissique dénaturée. Entreprise aussi indéterminée qu’infinie. Promenade labyrinthique et constructions de situations techniques dans lesquelles vont se découvrir et s’inventer — c’est-à-dire être fabriqués — de nouveaux besoins et désirs. Le contraire même d’un développement organique de la sensibilité. L’addiction parfaite. On frémit à l’idée d’une humanité dont une part croissante de la sensibilité, de la subjectivation esthétique, se trouve d’ores et déjà redevable de cet univers. Car face à l’hyper-rationalisme de la machine, c’est en réalité à une néo-magie, sinon à la simple débilité mentale, que se trouve renvoyé l’individu. Ce sont tantôt des ordres, tantôt des rituels ou formules hermétiques qui sont émis ou intimés en direction de l’usager — qu’en souvenir de Günther Anders il serait plus juste d’appeler l’usagé. Bien évidemment, ces formules, rituels et commandements de toute nature ne sont pas de l’informatique à l’état pur — laquelle n’est que de la logique binaire –, ils n’en sont qu’une traduction, qu’une mise en expression — sans doute parmi bien d’autres possibles –, conçues donc par des individus, par des subjectivités dont on peut du même coup mesurer le délabrement de la sensibilité et l’étendue de la passion pour l’aliénation. Car la logique et les modes d’expression propagés par les programmes informatiques à usage domestique apparaissent, pour qui n’a pas encore perdu tout instinct de liberté, comme une véritable pédagogie de la soumission.

Pour commencer, il s’agit de se familiariser avec un univers de questions absurdes, à un degré tel que leur incongruité finit par ne plus apparaître. Une nouvelle version de votre logiciel est disponible. Voulez-vous la télécharger? Pour quoi faire? Aucune importance. Il faut obéir au Progrès, c’est-à-dire au permanent bouleversement technologique. Dans l’univers du cybernanthrope, la question du sens est forclose — ainsi que l’avait, dès 1967, bien anticipé Henri Lefebvre, hommage lui soit sur ce point rendu. On ne saura donc jamais rien des avantages ou inconvénients de ce nouveau programme, dont toute la vertu se résume dans le seul fait d’être plus récent que le précédent. Par ailleurs, cette question à première vue innocente est en réalité pleine de subtilités technologiques et de roublardises économiques. En réalité, il faut obtempérer. Car, à force de refus répétés, en s’obstinant à ne pas suivre le Progrès, on court le risque de se retrouver, le jour où l’on se défait d’un (trop) vieil ordinateur, gros jean comme devant, c’est-à-dire avec des documents (“des fichiers”) que le nouveau a désappris à lire — le pauvre, on lui a sûrement infligé, à lui aussi, la méthode globale! Pour le bonheur de l’économie, il existe des entreprises spécialisées dans la résolution de ce genre de problèmes — problèmes créés de toutes pièces, soit dit en passant — et qui se feront un plaisir de vous facturer leurs services à hauteur de leurs mérites… Donc, un logiciel, conforme à vos éventuels besoins, devenu avec le temps familier et commode à utiliser est, très vite, décrété dépassé par la raison économique, celle qui règle le rythme et le tempo de la rotation du capital.

Cette dictature du nouveau n’est en vérité qu’un des masques de la tyrannie marchande, parvenue à imposer dans le domaine informatique des normes d’obsolescence qui défient l’imagination et qu’elles rêvent évidemment d’étendre à l’ensemble de la production industrielle. Rien qu’en provenance des USA, ce sont chaque année 50 millions d’ordinateurs qui atterrissent dans les déchetteries africaines! Dans le petit milieu des techniciens en informatique, c’est une attitude très distinguée que de se gausser d’une unité centrale ou d’un logiciel déjà vieux d’un an ! A propos d’un logiciel subitement déréglé, son fabricant, appelé à la rescousse, n’eut qu’à rétorquer que ce produit n’était plus supporté (sic!) depuis déjà longtemps, qu’il n’existait plus sur le marché et qu’il n’était donc pas question, pour lui, d’apporter le moindre début de solution au problème. Bref ce qui n’est plus sur le marché est totalement irréel, voilà un des nouveaux principes ontologiques sur lequel l’humanité nouvelle est priée, ou plutôt sommée de se régler. Avec l’ordinateur domestique, la valeur marchande a trouvé un promoteur qui dépasse en perfection ce que l’automobile, pour prendre une des marchandises fétiches du capitalisme de consommation, était déjà parvenue à instituer dans le genre engrenage de la dépense et soumission au fabricant. On sait par exemple comment les moteurs dernier cri sont conçus pour rendre difficile et hasardeuse l’intervention d’un vulgaire quidam, laquelle intervention ferait d’ailleurs sauter l’éventuelle garantie du constructeur. Mais, pour l’heure, on n’a pas encore vu un garagiste décréter un véhicule irréparable sous prétexte qu’il n’est plus à la vente ; à ce rythme du progrès de l’insolence marchande, on va finir par vénérer ces constructeurs automobiles qui ont encore des pièces détachées pour des voitures vieilles de vingt cinq ans !

Remarquons au passage, dans une ambiance digne du château de Kafka ou d’une nouvelle de Beckett, la banalisation d’informations délivrées dans un patois absurde. Ainsi : les erreurs suivantes se sont produites à l’ouverture de ce document : alerte à l’importation, police manquante — suivies, contre toute attente, de l’injonction : continuez!

A vrai dire, tout ceci n’est jamais que vitupérations énoncées d’un point de vue qui, d’avoir eu pour lui quelque évidence il y a encore une ou deux décennies, est aujourd’hui relayé par une toute autre perspective. Car la conception instrumentale de l’informatique, en tant que moyen avantageux pour la transmission des informations et des idées — quoi que l’on pense par ailleurs de la dépendance ainsi créée à l’égard de fabricants tout puissants –, une telle conception somme toute traditionnelle est aujourd’hui en recul. Elle est relayée par l’univers télécommunicationnel, qui n’est plus de l’ordre de l’outil, mais du monde. Un monde nouveau qui, d’être épuré, ou plutôt amoindri au plan sensoriel, n’est pas pour autant débarrassé des avanies du monde d’avant! La téléphonie mobile y occupe également une place de choix. La solitude réelle, associée à une non moins réelle incapacité à la supporter, constitue un mélange typique de l’individualisme contemporain et psychologiquement explosif. Le téléphone mobile se présente comme un remède à la chose et comme bon nombre de remèdes conçus par la rentabilité, il entérine le mal, sinon l’aggrave.

Des mines hagardes et des regards hébétés, des yeux rivés sur des claviers de téléphone portatifs, des bouches qui parlent, ou plutôt vocifèrent toutes seules dans les rues, des oreilles reliées par des fils à un système de perfusion sonore qui semble devenu vital, voilà le spectacle qu’offre aujourd’hui la plupart des grandes villes. C’est sûrement, pour le dire comme le parti des Verts, une révolution en matière de communication. Les mêmes s’inquiètent pourtant des menaces pour la santé des utilisateurs et des personnes dont l’habitat jouxte les antennes relais de la téléphonie mobile. A quoi d’autres répondent que, de toute façon, l’exposition des personnes est considérablement moindre au voisinage des stations de base que lors d’une conversation avec un mobile collé à l’oreille, et par ailleurs, qui veut le plus veut aussi le moins : il y a en France 22 millions de propriétaires de téléphone portable qui se révèlent soucieux et exigeants en terme de couverture du réseau, autrement dit partisans de fait de la multiplication des antennes et du brouillard électromagnétique qu’elles génèrent. (Extraits d’une réunion du conseil municipal de la ville de Strasbourg en avril 2003).

La nouvelle vie télécommunicative est donc assistée par la téléphonie mobile et permanente et par l’ordinateur, lui-même en cours d’intégration au téléphone. Ce n’est donc rien moins que le principe de la concurrence qui s’est introduit au sein du concept de monde. Ou plutôt, le nouveau monde télécommunicationnel est en passe de devenir l’essentiel, le monde ancien, celui accessible à un système sensoriel non équipé, relégué au rang du dérisoire — déchet abandonné à ceux qui, en dépit de sacrifices et privations, ne peuvent pécuniairement s’élever jusqu’au monde essentiel ; ou, pour quelques-uns, n’en éprouvent pas l’envie. Ses promoteurs en ont conçu l’expression de fracture numérique, laquelle traduit bien la division entre le primordial et l’inférieur. Le monde phénoménal, non-télécommunicationnel, est en effet bien vulgaire, puisqu’en principe accessible à tout un chacun sans autres médiations que les formes de la sensibilité et les catégories de l’intellect, soit de tout ce qui façonne, ou aura jusqu’à présent façonné un monde humain. Autrement dit, tout ce qui, dans certains courants de la philosophie occidentale a été subsumé sous le concept de transcendantal, dont les déterminations, pour multiples et divergentes qu’elles aient pu être, ont toutes en commun de mettre en avant ce qui fait que pour l’homme il existe un monde en tant que monde humain. La question de savoir si tous ces anciens moules de l’expérience du monde sont innés ou acquis, inhérents à une supposée nature humaine ou produits par l’histoire n‘a pas ici à être tranchée. Car, de toute manière, naturels ou historiques, transcendantaux ou empiriques, peu importe : ces conditions de l’expérience du monde excèdent toujours la sphère du seul individu, lequel ne s’y rapporte que comme à une sorte de bien commun. Et, par ailleurs, même si l’inégalité sociale peut ici avoir quelque mot à dire et moduler leur accomplissement en chaque individu, le transcendantal — les moules de l’expérience, les conditions de possibilité du monde — était resté jusqu’à ce jour affligé d’une tare incommensurable : la gratuité.

Le fait de pouvoir s’échanger des courriers par la voie électronique, d’avoir accès à tel ou tel document sur l’Internet ou d’y effectuer telle ou telle opération jugée fastidieuse dans le monde réel n’a en soi rien d’exorbitant. On peut simplement s’inquiéter des conditions psychotechniques dans lesquelles tout cela s’effectue. Mais s’il n’y avait que cela, il serait exagéré de parler d’un nouveau monde télécommunicationnel et d’un néo-type humain — celui que Henri Lefebvre désignait sous le nom de cybernanthrope. Reste que mettre l’accent, comme on le fait parfois, sur les avantages et les conforts de la vie électroniquement équipée masque passablement l’effarante mutation déjà amorcée et qui fait que pour un nombre croissant de gens, le monde essentiel est désormais celui du cyberespace. A ce point, il ne s’agit plus d’outils, d’avantages pratiques, de médium ou de médiations : le médium est devenu la réalité. Un million sept cents mille d’internautes jouent, achètent, s’informent et se rencontrent dans Second Life. D’autres univers se préparent. (Le Monde, 3 et 4 décembre 2006). On n’est déjà plus dans l’univers du jeu — aussi débilitants, inquiétants et déréalisants que soient bon nombre — mais dans celui d’une réalité dissociée, avec un deuxième monde et une seconde vie, dans laquelle il faut imaginer pouvoir trouver tout ce que l’autre vie et le bas-monde n’ont pas procuré. Toujours est-il qu’évalué selon le critère de l’utopie, le nouveau monde apparaît d’une indigence sidérante et comme un clone monstrueusement simplifié de l’ancien. Certains se contentent de regarder ce qui se passe, d’autres achètent un espace, y construisent leur maison ou leurs boutiques pour vendre des objets de leur création. D’autres cherchent l’âme sœur ou l’aventure virtuelle d’un soir(??). Une véritable mini-société qui dispose même d’une monnaie : le linden dollar(357 pour 1 euro). En octobre, plus de 230000 euros ont été dépensés par jour à l’intérieur de Second Life…. Le profil des utilisateurs, en moyenne des trentenaires, est de plus en plus large, avec notamment l’arrivée de projets d’entreprises… L’expérience est en tout cas potentiellement assez lucrative pour que de grandes sociétés veuillent ne pas rater le coche. Nissan, Coca-cola, Toyota, Reebock, les chaînes NBC, MTV y organisent des”évènements”. Reuters y a ouvert un bureau de presse. Dell y propose de construire à la carte son ordinateur. L’objet, bel et bien réel, est ensuite envoyé à domicile. (On notera donc, qu’en ce qui concerne le monde des affaires, le lien avec le”réel” n’est pas entièrement rompu!) IBM va déjà plus loin. Son PDG a annoncé vouloir investir 10 millions de dollars dans ce secteur. L’entreprise a acheté dans Second Life une demi-douzaine d’îles privées accessibles uniquement par code d’accès (!!). La multinationale veut notamment évaluer les possibles applications de cet outil (!!) dans des domaines aussi divers que la formation à distance, la médecine, le marketing, la finance. “Nous n’en sommes qu’aux prémices de tout ce qui peut se développer dans ces mondes” estime Catherine Smith, directrice du marketing de Linden Lab (le concepteur du projet).

On me pardonnera, je l’espère, la longueur de cette citation cauchemardesque. A propos de la pseudo-nouvelle vie dans le cybermonde, un auteur japonais — Osamu Yoshino — a parlé d’expropriation transcendantale et de chemin vers l’autisme. On ne saurait mieux dire. Ajoutons que l’expropriation prend ici la forme d’une dépossession radicale de l’imaginaire, avec la constitution d’une utopie radicalement négative, qui se donne comme une hypostase de ce que le monde”réel”recèle de pire. Quant à la vie — au sens transcendantal dont en parle un philosophe comme Michel Henry–, elle est évacuée au profit de monstrueux artifices. Car la seule jouissance qui apparaît licite dans le nouveau monde de l’utopie négative — en regard duquel tous les arrières- mondes des religions élaborées jusqu’ici au cours de l’histoire de l’humanité apparaissent comme un stade très sommaire et très insuffisant d’aliénation mentale –, la seule jouissance désormais permise est d’ordre purement narcissique : l’effort pseudo-hédonique et réellement désespéré pour se doter de nouvelles identités — autres apparences et personnalités. On peut observer le même phénomène à l’œuvre dans une autre contrée du cybermonde appelée My Space, lequel procure un parfait environnement aux adolescents pour jouir d’une communication qu’ils ne trouvent pas dans leur foyer.. (Le septuagénaire australien Robert Murdoch est aujourd’hui à la tête du plus grand site Internet au monde, avec plus de 100 millions d’inscrits, tous jeunes. Et l’accord qu’il vient de signer avec l’autre géant du secteur, Google, qui lui rapportera 900 millions de dollars sur quatre ans, montre qu’il avait vu juste. La France adolescente est mûre pour le concept de My Space, qui compte déjà quelques avatars francophones et autres dans le pipeline. On aura reconnu le style de Libération, en l’occurrence dans son édition des 19 et 20 août 2006. A cette occasion, on voit aussi apparaître une nouvelle race de psychologue, puisqu’il en est maintenant qui préconisent les effets profitables de la dissociation psychoïde et du retrait de la réalité : Ils utilisent My Space comme un moyen de tester différentes identités qu’ils auraient à assumer en face à face à l’école ou ailleurs. My Space fournit une opportunité en or de mener cette exploration sans les conséquences du monde réel, selon l’avis éclairé d’un certain Larry D. Rosen, professeur de psychologie en Californie (c’est moi qui souligne).

Il serait injuste de ne pas rappeler que la manière tantôt placide, tantôt frivole dont les journaux racontent la transformation de la planète en gigantesque hôpital de jour a été préparée, depuis belle lurette, dans le domaine des idées. Dès les années 1970, les philosophes moléculaires Gilles Deleuze et Félix Guattari — dont, au-delà de leur packaging subversif, la complicité d’idées avec le nouvel esprit du capitalisme n’est plus à démontrer — avaient vu le vent venir et concluaient que le plan d’immanence doit se substituer au champ transcendantal issu des philosophies de Kant et de Husserl — vieux concept de l’humanité devenu obsolète. Le chaos chaotise et défait dans l’infini toute consistance, s’écriaient-ils encore en 1991 (Qu’est-ce que la philosophie p.45, Editions de Minuit) et de vanter les mérites du glissement d’une organisation à une autre et de la formation d’une désorganisation, progressive et créatrice.

De toutes les inventions cyber, celle qui décroche la palme dans le domaine du progrès vers l’autisme de masse aura conduit, en cette fin d’année 2006, plusieurs internautes de la capitale française à en venir aux mains pour s’arracher un des dizaines de milliers d’exemplaires de gondoles mises sur le marché. La Wii est une console de jeu d’un genre nouveau, sensoriel, fondé sur la reconnaissance des mouvements. Tout est dans sa manette, une télécommande sans fil capable de reproduire les gestes du bras et/ou de la main, cela en interaction avec l’écran où est diffusée l’image dont elle a le contrôle. En clair : la Wii permet de jouer dans son salon au tennis, au golf, au bowling, à la boxe, à l’escrime.. en mimant les gestes adéquats. Et même à la pêche à la ligne. Une vibration avertissant du moment où il convient de ferrer, confortablement calé dans son canapé, l’improbable poisson. (On imagine l’ambiance qui doit ainsi régner dans certains intérieurs!). Avec la Wii, l’individu gagne en apparente liberté. De mouvement, s’entend. Il se coupe du monde, du toucher et de la chaleur de ses congénères… Ainsi le joueur de Wii, faisant ses gammes au royaume du virtuel, peut manifestement être tout à ses sensations (Le Monde du 6 décembre 2006). Parmi les innombrables simplifications et rapetissements qu’institue l’entrée dans le monde du virtuel, la réduction de toutes formes de sentir à la seule sensation — elle-même simplifiée, au demeurant – - en est une des plus remarquables. Tout ce qui, dans la sensibilité, s’inscrit dans l’ordre de la durée, de la maturation, donc de l’élaboration, de l’histoire individuelle, tout ce qui ne trouve pas sa satisfaction ou son obturation dans le champ du consommable est littéralement forclos. Dans les paradis virtuels, la constitution marchande de l’existant est portée à son comble, ayant balayé tout ce qui dans l’ici-bas la ralentit, la tempère, la freine ou lui fait encore obstacle. L’illusion subjectiviste, l’impression que ressent l’individu monadique de constituer son monde y atteint le niveau de l’hallucination. La tabula rasa du cybermonde est l’utopie en cours de réalisation d’un capitalisme devenu littéralement dément et qui expérimente là ce qui n’est rien moins que la solution finale : l’éradication de l’humanitas de l’homme, comme humanité potentielle qui n’a jamais été aussi éloignée de sa réalisation.

J’emploie ici le mot latin humanitas car le terme français d’humanité se confond facilement avec toutes sortes d’humanitarismes qui ne sont pas ici de mon propos. Un de mes amis, par ailleurs lecteur attentif de mes écrits, m’a fait part de son étonnement de voir surgir cette notion d’humanitas. Lui répondre m’amène à ajouter cette brève digression philosophique.

L’émergence du concept de sujet dans la pensée occidentale s’est accomplie à l’âge classique. Elle fut comme un écho philosophique dans la gestation de l’individu bourgeois, lequel individu offre par ailleurs une double dimension : d’un côté, l’affirmation au moins idéelle sinon effective d’une autonomie individuelle ; d’un autre côté, et bien réels quant à eux, les principes de séparation et de concurrence posés comme fondements — ou absence de fondements — de la vie en société. C’est dans ce contexte théorique et social que, par exemple, la question du pourquoi et du comment de l’existence d’autrui a pu faire irruption et devenir assez rapidement un problème philosophique classique, lequel eut sans doute bien dérouté un penseur de l’Antiquité, pour qui l’existence de l’autre n’était encore ni une question, ni même un sujet d’étonnement, mais tout simplement une évidence. Au plan proprement théorique, le germe de la bulle narcissique, si patente dans la constitution subjective contemporaine, ne date donc pas d’aujourd’hui mais renvoie aux origines mêmes de la conception et de la transformation bourgeoise de l’homme et du monde.

Au demeurant, chacun de ces deux aspects de la subjectivité moderne est l’un à l’égard de l’autre dans une relation potentiellement conflictuelle. Leur destin politique en est d’ailleurs une illustration. Si le principe de l’autonomie individuelle a pu s’émanciper de ses origines bourgeoises et, par exemple, inspirer les idées libertaires au sein d’un mouvement socialiste* parfois tenté par le précepte autoritaire et la négation communautaire des singularités, séparation et concurrence restent en revanche totalement immanents au monde bourgeois. Ils ont suscité deux genres d’idée régulatrice : l’une endogène — c’est la main invisible des libéraux –, l’autre exogène — l’Etat comme dépassement de la guerre de tous contre tous.

Pour en rester au seul plan théorique, le concept de sujet connut lui aussi deux destins qu’il importe de distinguer. Dès l’époque des Lumières, l’empirisme anglo-saxon le livra, clés en mains si l’on peut dire, aux forces du marché, en dissolvant totalement dans la solution empirique la question de la subjectivité. Sur le continent et notamment en Allemagne, région d’Europe alors moins engagée dans la transformation capitaliste de la vie, le concept de sujet transcendantal qui lui fut opposé, apparaît rétrospectivement, et sous certains aspects, comme une sorte de résistance idéelle à ladite transformation. Avec le sujet kantien de l’idéalisme transcendantal, si la pratique scientifique moderne se voit fondée philosophiquement, elle ne l’est cependant pas sous l’angle de l’utilitarisme marchand. Quant aux maximes morales de la raison pratique — cette morale qui, d’avoir les mains pures, n’a précisément pas de mains, comme on a pu le lui reprocher –, si elles ne constituent pas un rejet actif du monde économique naissant, elles lui sont quant même réticentes, de par la manière dont elles oblitèrent tout rapport à autrui de nature utilitaire ou pragmatique.

Si l’on retient du transcendantal le principe de la condition subjective de possibilité d’un monde, on a pu dire, non sans quelque raison d’ailleurs, que le monde de la modernité bourgeoise y trouve là sa sublimation sinon sa justification philosophique. Ce n’est néanmoins qu’un aspect du sens que l’on peut donner au moment philosophique kantien. Cette notion de transcendantal, écartée par l’historicisme hégélien, a connu — au début du 20e siècle — une résurgence avec la pensée phénoménologique de Husserl, accompagnée d’un glissement de sens qui met cette fois l’accent, non seulement sur la constitution subjective du monde, mais aussi sur ce qui en découle quant au mode d’apparition, pour la conscience, des objets et du monde. Avec la phénoménologie husserlienne, se dessine aussi une certaine forme de résistance idéelle au cours du monde, lequel n’est cependant appréhendé que sous l’angle de l’impérialisme scientifique, alors que la domination du capitalisme et de l’abstraction économique ne se trouve pas prise en compte. C’est néanmoins sur cette toile de fond théorique du sujet husserlien et du mode d’apparition des objets dans le vécu de la conscience — la vie phénoménologique en tant qu’elle n’est pas réductible à l’univers quantitatif que la science érige en seule réalité – qu’un auteur comme Günther Anders a pu, dans son livre L’obsolescence de l’homme, développer une critique du monde moderne dont la radicalité demeure encore aujourd’hui remarquable, même si là encore la critique de l’abstraction économique n’est que sous-jacente. Mais son analyse phénoménologique du devenir-abstrait du monde et des transformations profondes dans le mode d’apparition des objets pour la conscience contemporaine est quasiment sans équivalent. Anders non plus n’était pas empressé d’évacuer la question de l’humanitas, estimant sans doute que le cours des choses ne s’en chargeait que trop bien.

Considérant ce qui précède — le transcendantal dans sa double détermination de condition de possibilité subjective du monde et de mode d’apparition des objets à la conscience –, le Nouveau Monde — ce virtuel dans lequel on est fermement convié à se réfugier — est aussi celui d’un néo- transcendantal, devenu à la fois d’ordre technique et marchand : le monde des logiciels. Le calcul binaire qui sous-tend cet univers induit en effet une logique nouvelle qui est à la réalité informatique et au monde virtuel comme du transcendantal – c’est-à-dire ce sans quoi il n’y aurait pas de monde virtuel et de procédés informatiques. Si, autant que faire se peut, l’on en reste à l’informatique à usage restreint — en tant qu’outil d’information et de transmission –, le degré d’expropriation transcendantale est faible. Il se ramène simplement au caractère dans un premier temps déroutant de l’univers logiciel, le temps que l’on s’y fasse. Mais, comme on a pu le voir, l’univers télécommunicationnel n’est déjà plus de l’ordre de l’outil, mais du monde. Et pour un habitant du nouveau monde, dont l’esprit viendrait à se confondre avec le néo-transcendantal, c’est le monde réel et son irréductibilité à la logique binaire qui court le risque de devenir déroutant. On peut se demander si certains individus ne sont pas d’ores et déjà dans cette situation.

Par ailleurs, la manière dont le néo-réel se donne à la perception n’est pas strictement homogène à la manière dont le réel, bien que déjà très mécanisé, nous apparaît. Le néo-réel est profondément déqualifié, au sens d’appauvri en qualités sensibles, lesquelles sont remplacées quantitativement par une abondance d’ersatz, de situations, de déplacements rapides, d’effets spéciaux etc., sur le même mode qu’un arôme de synthèse cherche à masquer la simplification de ses composants par l’intensification de quelques-uns. Tout se passe donc comme si du transcendantal s’était détaché de nous pour se fixer dans des logiciels d’accès, lesquels ne sont jamais que des traductions en langage « humain » de codifications mathématiques de type binaire. Or la logique binaire, avec son rythme oui-non (0-1), n’est ni la logique formelle, ni, encore moins, une logique dialectique. Et, enfin, les logiciels d’accès s’éloignent de la simple forme de l’outil — aussi contestable qu’elle puisse souvent être — pour devenir mode d’accès à une néo-réalité — laquelle n’est par ailleurs qu’une caricature appauvrie et aggravée du monde réel.

Le capitalisme est donc parvenu à vendre du transcendantal. C’est là un exploit qu’il faut saluer tant il en dit long sur la déroute de ceux qui pouvaient, ou peuvent encore concevoir la vie autrement.

* Le mot s’entend ici au sens qu’il avait au 19e siècle, lorsque, au-delà des divergences entre ses différents courants et sensibilités, il avait valeur d’opposition irréductible au capitalisme conquérant.

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