A la mémoire de Francis Pagnon

par Les Amis de Némésis

 

Notre intention était initialement de compléter l’article consacré par un tiers à Francis Pagnon sur l’encyclopédie Wikipédia. Cet article avait manifestement été rédigé par une personne ayant lu et apprécié En évoquant Wagner, mais qui ne connaissait pas la vie de son auteur.

Comme Wikipédia, de façon générale, n’accepte pas d’informations de première main, non confirmées par des sources institutionnelles ou académiques, et a donc refusé notre contribution, et comme aussi nous ne voulons pas laisser pour autant condamner à l’oubli les données biographiques dont nous disposons, voici donc publié sur notre site le projet initialement destiné à Wikipédia, qui reprend par ailleurs les éléments qui y figuraient déjà (notamment un résumé et une appréciation d’En évoquant Wagner qui nous paraissent très pertinents).

 

Francis Pagnon

Francis Pagnon, du fait d’être proche de la critique situationniste, n’aurait jamais accepté d’être désigné comme musicologue, philosophe ou une quelconque autre forme de spécialiste. On peut dire de lui qu’il fut un marginal, un autodidacte, un révolutionnaire français dont l’attention était concentrée sur les luttes sociales de son temps.

 

Biographie

Francis Pagnon est né dans le territoire de Belfort dans une famille ouvrière, pauvre et violente. Ayant tôt rompu avec elle, il ne renia jamais, pour autant, son origine sociale. C’est en autodidacte qu’il acquit une vaste culture (il fut polyglotte, féru de philosophie, musicien) mais ne concevait pas d’autre usage de cette culture que critique et révolutionnaire. Evitant toute forme d’intégration sociale, il s’efforça toute sa vie d’amener ses relations à partager cette orientation et n’eut pour horizon que celui d’un renversement de l’ordre capitaliste (comme en témoigne la Lettre de Francis Pagnon, 09.09.1988 adressée à Jean-Pierre Baudet depuis le village thaïlandais proche de la frontière birmane où Pagnon vécut pendant quelques temps).

Sur le plan musical, et en dépit d’une scolarité vite interrompue, Pagnon se forma en harmonie et en analyse musicale (avec Narcís Bonet, qui lui reconnut en réel talent dans ce domaine). Il apprit pendant quatre ans à jouer du piano, composa des chansons, mais sa passion prédominante portait sur l’œuvre de Richard Wagner. Pagnon considérait qu’on trouvait, en particulier dans la Tétralogie, l’héritage du passé révolutionnaire de Wagner, qui fut proche de Bakounine, et n’acceptait pas le rejet dont Wagner fait l’objet en raison de l’antisémitisme et du pangermanisme dont on l’accusait sous prétexte que les nazis s’étaient emparés de sa musique.

Pagnon vécut de façon précaire à Londres (où il s’était enfui avant d’avoir atteint sa majorité, et d’où il fut expulsé après l’expiration de son visa) et, plus tard en Allemagne, à Cologne. En France, il vécut à Tours et dans le dix-huitième arrondissement parisien.

Refusant toute activité professionnelle pouvant être considérée comme bourgeoise, Pagnon mena une vie totalement désargentée, ne travaillant que dans des conditions misérables.

Depuis son jeune âge, il souffrait d’une paralysie du nerf auditif qui ne cessa de s’intensifier et de le condamner à une surdité en constante augmentation, de plus en plus pénible pour un musicien.

Le seul livre publié de son vivant, En évoquant Wagner, fut réalisé en 1981 avec le soutien bienveillant de l’éditeur Gérard Lebovici, lui-même musicien. Cette constellation heureuse ne se reproduisit pas, puisqu’en 1984, déjà très diminué, Pagnon proposa au même éditeur un manuscrit impossible à publier en l’état et qui fut refusé sur l’instigation de Guy Debord.

Francis Pagnon était très conscient de s’opposer, avec son livre sur Wagner, au musicologue critique le plus réputé, Theodor W. Adorno, et il ne manquait pas de relever que contrairement à celui-ci, Richard Wagner lui paraissait plus subversif que Mahler, Schönberg et Berg, qu’il aimait pourtant beaucoup. En revanche, cette fois à l’instar d’Adorno, Pagnon détestait le jazz.

Dans le conflit opposant en 1987 Jean-François Martos, Jean-Pierre Baudet et (clandestinement) Guy Debord à l’Encyclopédie des Nuisances, Pagnon prit position avec passion en faveur des premiers.

Pagnon était l’exemple même de l’écorché vif, ne sachant moduler son empathie pour son entourage. Après une longue période passée dans un village du nord de la Thaïlande (région de Chiang Maï), déçu par son impuissance devant la misère locale comme devant l’évolution de la société en France, ne se sentant plus chez lui nulle part et tombant dans un alcoolisme avancé, Francis Pagnon s’est donné la mort par pendaison le 11 janvier 1990 1

 

En évoquant Wagner

Francis Pagnon est l’auteur d’une importante étude sur Richard Wagner et l’histoire de la musique intitulée En Évoquant Wagner : La musique comme mensonge et comme vérité publiée aux éditions Champ libre en décembre 1981. Cet essai montre le mouvement vivant de l’histoire à l’œuvre dans la musique, et plus spécifiquement dans celle de Wagner. Francis Pagnon entreprend une critique politique « de la musique de masse comme idéologie totalitaire ». Pour l’auteur, l’évolution musicale a été liquidée et asservie aux nécessités de l’organisation sociale rétrograde. La musique de masse moderne, par son retour à l’état pré-individuel, satisfait le besoin d’anéantissement et n’est que la soumission hallucinatoire à la violence infligée par une société dont le maintien n’est possible que par la coercition étendue à tous les aspects de la vie 2.

Le livre présente une perspective historique des contradictions de la musique dans la société de classes contemporaine. Le sous-titre de l’ouvrage, La musique comme mensonge et comme vérité, fait référence au mensonge qu’est la musique de masse et à la vérité révolutionnaire qu’exprime la grande musique, considérée par l’auteur comme la seule musique véritable, notamment celle de Monteverdi, Bach, Mozart, Beethoven, Debussy et, bien sûr, Wagner.

Pour l’auteur, la musique wagnérienne condamne la société capitaliste où l’histoire est rendue impossible par une production asservie au cycle perpétuel de la valeur d’échange. Le combat contre cette vacuité marchande se développe au-delà de la musique, qui devient mensongère lorsqu’elle nie la nécessité de ce combat en posant un idéal esthétique où se compensent les horreurs du monde.

Dans son essence ultime, la musique de Wagner refuse ce rôle mensonger : elle affronte sans réserves son ennemi, c’est-à-dire, la tradition musicale aliénée d’un état de fait social qui n’existe que par l’écrasement et la souffrance irrationnelle du sujet. La haine de Wagner vis-à-vis de la société bourgeoise et de sa culture est passée dans la composition. C’est une musique de la destruction : elle révèle le chaos sur lequel s’est érigée la barbarie civilisée et appelle à l’anéantissement d’un monde abhorré.

La musique wagnérienne brise le cercle de la non-vie par la violence de la vie potentielle qu’elle exige de voir passer à l’acte. Tout ce qui fait sa grandeur incite au dépassement de la musique, à sa réalisation. Au moment où la société marchande s’écroule, l’art révèle son contenu critique, qui avait toujours été en soi sa vérité, rendue claire désormais par le mouvement de l’histoire. C’est le privilège de cette époque crépusculaire d’avoir divulgué l’énigme de l’art ancien. La musique de Wagner peut enfin montrer ce qu’elle voulait, ce à quoi elle s’est dédiée.

 

Réception du livre

Guy Debord avait émis un avis favorable sur En Évoquant Wagner dans une lettre adressée le 25 juin 1980 à l’éditeur Gérard Lebovici 3.

 

Bibliographie

Francis Pagnon, En évoquant Wagner : La musique comme mensonge et comme vérité, éditions Champ libre, 1981. (ISBN 2-85184-130-0)

En 1984, un manuscrit fut refusé par les Editions Champ libre sur l’instigation de Guy Debord 4.

Un certain nombre de manuscrits laissés par Francis Pagnon, non publiés, comprennent des traductions d’auteurs de théâtre allemands (Die Albigenser, de Nikolaus Lenau ; Hinkemann, d’Ernst Toller), une étude intitulée Lenau et le refus de la réconciliation, et des études sur la Métaphysique d’Aristote.

 

Lien externe

Présentation d’En Évoquant Wagner sur le site des Éditions Ivrea.

 

Références

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  1. Lettre de Jean-François Martos à Guy Debord annonçant le décès de Francis Pagnon : « Tu sais peut-être que Francis Pagnon s’est pendu le 11 janvier : d’un naturel déjà sombre, il ressentait plus que tout autre la noirceur de cette vie. A l’exception de quelques courts moments de rémission où il s’était senti mieux (cheminots, lycéens, et plus récemment la Roumanie ; je t’envoie sa dernière photo, devant l’Ambassade) il suivait, depuis quelques années, une pente inexorable. L’actuelle période de reflux, et son corollaire d’isolement renforcé, ont eu raison de lui. » Traduction en américain : notbored.org, 19 février 1990.
  2. En évoquant Wagner, page 42.
  3. Guy Debord, Correspondance, volume 6, page 59, Fayard
  4. Guy Debord, Correspondance, volume 6, pages 285-286, Fayard

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