Le concept de maladie

RENAUD D’ANGLADE
LE CONCEPT DE MALADIE
La publication récente d’un texte de Debord de 1971, intitulé La planète malade, intervient dans un contexte historique qui lui donne tout son poids et qui se présente comme une sorte de vérification empirique de son propos. Tout ce que ce texte livre en réflexions relatives à la pollution comme résultant de la « croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes » mérite donc d’être pris au sérieux plus que jamais, tant il tranche avec l’ensemble des propos qui nous accablent de nos jours : discours technocratique sur la pollution comme challenge à relever ; révélations pseudo-ontologiques sur l’essence de la technique ; dénégations intéressées des destructions en cours ; proclamations favorables à un retour à une disette programmatique, à la traction animale et à la production artisanale de marchandises. L’analyse dialectique d’une puissance aliénée se révélant comme telle s’est faite rare. Mais ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, c’est la notion de maladie que ce texte développe sous une forme concrètement appliquée.
Si la maladie se présente comme un trouble des équilibres et des substances naturelles, correspondant à une tentative de réaction contre une agression pathogène, les formations toxiques produites par la société du spectacle et relevées par Debord à l’époque doivent suffire à dépasser tous les seuils de défense possible, puisqu’ils ne cessent de proliférer à la manière de tumeurs cancéreuses (1) : pollution chimique, radioactive, sonore, invasion de substances quasi indestructibles et ne s’intégrant pas au cycle universel de la transformation de la matière; et, comme on a pu apprendre depuis 1971: modification climatique accidentelle ou volontaire, manipulation du patrimoine génétique du vivant en général, modification de la formation psychique au profit d’une perte de sensibilité à l’espace-temps valorisée comme facteur économique profitable, etc. Mais si la racine ultime de la maladie est à chercher comme toujours ailleurs que dans les symptômes, elle doit également être cette fois cherchée ailleurs que dans des facteurs exogènes qui produiraient ce résultat. La maladie se manifeste en effet comme une puissance devenue étrangère à soi-même, comme une action dont le but et le résultat n’ont plus rien en commun, comme une action qui vise la richesse monétaire quantitative et produit la misère matérielle, quantitative et qualitative : comme une action profondément aliénée. « Une société qui n’est pas encore devenue homogène et qui n’est pas déterminée par elle-même, mais toujours plus par une partie d’elle-même qui se place au-dessus d’elle, qui lui est extérieure, a développé un mouvement de domination de la nature qui ne s’est pas dominé lui- même. […] Dans la société de l’économie surdéveloppée, tout est entré dans la sphère des biens économiques, même l’eau des sources et l’air des villes, c’est-à-dire que tout est devenu le mal économique, ʺreniement achevé de l’hommeʺ qui atteint maintenant sa parfaite conclusion matérielle ». C’est la puissance du vivant détournée par sa propre mort. Sa mort a occupé la place motrice de son cœur, et dirige le mouvement du vivant. Il ne s’agit absolument pas d’une métaphore : la mort existe et agit positivement, elle n’est autre que la valeur, qui sacrifie le réel sur l’autel de sa gloire sans cesse à renouveler. La guerre au vivant est livrée par la forme marchande elle-même, comme nous ne cessons de le développer, et même d’anciens technophobes finissent par convenir qu’il n’y a aucune autre explication (2) . Et, si l’on veut reprendre la terminologie médicale définie par Bounan, on est amené à penser que le noyau inducteur est le capital, que la production assume la fonction relationnelle et que la reproduction concrète de la société en elle-même représente la fonction métabolique. Cette transposition est-elle licite ? En tout cas, force est de conclure que c’est le noyau inducteur lui-même qui est la cause du mal.
Debord définit avec une parfaite clarté ce qui manque à ce vivant pour résister au mouvement de la mort : la destruction de la planète révèle que « notre environnement est devenu social » et que « la gestion de tout est devenue une affaire directement politique, jusqu’à l’herbe des champs et la possibilité de boire, jusqu’à la possibilité de dormir sans trop de somnifères ou de se laver sans souffrir de trop d’allergies, dans un tel moment on voit bien aussi que la vieille politique spécialisée doit avouer qu’elle est complètement finie ». La politique, comme concertation consciente des humains, est absente d’un monde aliéné, mais celui-ci en produit l’image inversée dans la dégradation du monde : dans le portrait de ce que le monde devient quand l’homme n’a pas d’existence politique, et que la nature devient « politique » à sa place, c.a.d. pose le problème de la politique. La désunion de l’homme avec lui-même devient visible autour de lui, et la politique existe d’abord comme sa propre absence en actes. Chacun des désastres en cours est un miroir que l’histoire tend aux hommes et dans lequel ils contemplent ce que leur pratique quotidienne de la chirurgie esthétique leur cache : ce portrait purulent d’un Dorian Gray ayant atteint des proportions universelles. Ils y voient non pas « leur » hybris que les nouveaux curés leur reprochent pour les attirer dans leurs chapelles moisies, mais leur profonde incapacité à maîtriser leur propre création, à commencer par leur vie sociale et en finissant par l’environnement qu’ils détruisent identiquement. Cette extraordinaire puissance devant laquelle tous s’extasient, ceux qui l’admirent comme ceux qui la craignent, n’est en réalité que la forme achevée de l’impuissance. Et cette impuissance devenue puissante, comme aussi la pauvreté devenue opulente, ces dénégations déguisées en accumulation illustrent le mauvais infini dont l’époque contemporaine a perdu le concept face à la généralisation de sa réalité. C’est devant cette contradiction « réellement existante » que la pensée mécanique révèle son incapacité. Soit elle adhère à la forme aliénée de la puissance, et la justifie envers et contre tout, s’intégrant ainsi brutalement ou subtilement au projet technocratique ; soit elle rejette la puissance avec le bain de son aliénation, et régresse vers la vocation de médiocrité limitative qui a toujours constitué le noyau de toutes les morales répressives. Ce face à face n’est pas nouveau, il n’est pas déterminé par l’époque moderne. Il est au contraire aussi ancien que la division de la société en castes, puisque ses deux termes correspondent en toute rigueur à l’idéologie expansive de la caste des guerriers et des rois, et à l’idéologie restrictive de la caste sacerdotale. Leur opposition ancestrale peut probablement être considérée comme la plus stérile et la plus infirme de toutes, puisque aucun des deux points de vue ne contient jamais la vérité de l’autre.
Pour la première fois dans l’histoire, la pensée dialectique issue de la philosophie allemande et transposée en termes de développement matériel des forces productives par Marx avait permis de liquider une opposition si stérile, et de concevoir son dépassement. Si notre époque, y compris dans les milieux « critiques », « marxistes » et analogues, rejette avec tant de force la notion de forces productives en la réduisant à une simple croyance productiviste bourgeoise, pure spirale quantitativiste incapable de qualité, ce rejet témoigne directement de l’abandon de toute dimension dialectique. Ce qui est rejeté avec cette notion, c’est l’idée même d’un dépassement. Pour un esprit médiocre, la manifestation aliénée de la puissance suffit pour discréditer la puissance – procédé classique de la morale sacerdotale. La solution réside alors dans le repli, dans la régression, dans le rabougrissement de la vie.
On sait que la médecine contemporaine offre généralement des remèdes qui sont sinon pires que le mal à soigner, du moins aussi nocifs que lui. Il en va de même avec la pensée critique. Mais il serait erroné de s’en désespérer. Cette unité profonde entre le mal et ce qui est censé le guérir définit précisément la maladie. C’est cette idée que l’on retrouve à l’œuvre dans le texte La planète malade. La maladie consiste à l’origine dans la division de la société en intérêts opposés, puis dans les réponses inadéquates (non dialectiques) que les différentes époques furent en mesure d’apporter à cette division (et qui ne firent que la perpétuer), enfin dans le devenir autonome de cette logique qui s’est instauré avec la domination exercée par l’économie capitaliste et marchande. Au lieu de remettre en cause le mal, chacune des étapes n’a fait que l’approfondir et le solidifier. La
domination économique est désormais telle qu’elle tend à effacer la division en classes (premier facteur chronologique), la nécessaire recherche d’une réponse (second facteur chronologique), et sa propre existence en tant que restructuration logique et intégrée de l’ensemble. L’idéologie américaine actuellement dominante (telle qu’on la trouve par exemple chez le philosophe néo-conservateur Allan Bloom) se présente en parfait résumé, bien sûr involontaire, de cette contradiction sous sa forme concentrée : elle rappelle sans cesse la recherche de la liberté et du bonheur que le système américain proclame depuis sa Déclaration d’indépendance, et elle s’interroge sur la dégradation de la personnalité américaine contemporaine tout en faisant silence sur l’ensemble de ce qui rend précisément catégoriquement impossible la réalisation et même la recherche de cette liberté et de ce bonheur. Contrairement aux formes anciennes de domination, le capitalisme affecte en effet de propager ce qu’il interdit réellement, et il ne tient que par ce mensonge. Ce mensonge n’a plus rien, comme on sait, d’un simple discours, d’une idéologie ou d’une « superstructure », mais réside au contraire dans le substrat matériel même de cette société, la marchandise. Le populisme américain qui prend de nos jours des proportions fort préoccupantes réclame la liberté du yankee moyen face aux instances étatiques fédérales, mais accepte sans sourciller la tyrannie du marché ; et en cela, il se révèle très proche de la myopie et de l’impasse du fascisme, qui s’attaquait au capital financier international au nom du capital industriel national. Ce sont tous les deux des fondamentalistes de la servitude, qui ne réclament pas d’être libérés de la servitude mais de subir une servitude bien de chez eux. La maladie atteint à un stade avancé lorsqu’elle finit ainsi par prescrire sa propre aggravation : elle verse alors dans la condition de drogué, c.a.d. dans une dépendance délibérée par rapport au mal lui-même. Le discours courant américain utilise à tours de bras la notion de dépendance (tout le monde semble addicted à quelque chose, et tout semble susceptible d’engendrer une addiction): mais personne ne mentionne la drogue la plus omniprésente, la plus pernicieuse et la plus fatale, qui est l’ensemble formé par l’économie, le travail, la marchandise, l’argent. Un état aussi totalement dépressif de la pensée et du raisonnement se cherche des tranquillisants dans ce qui l’a précisément créé. La dégradation des conditions naturelles n’est qu’un des terrains, certes particulièrement terrifiant, de cette logique perverse, et l’échange international des permis de polluer exprime avec un cynisme rarement atteint la prison de la pensée et de l’action que constitue la conception marchande du monde. Le médecin est désormais employé par l’épidémie, et payé par elle.
En tant que concept, la maladie rappelle donc qu’elle n’est pas, comme le remarquait Michel Bounan, la simple existence d’un facteur pathogène extérieur : « les observations des dernières décennies l’ont toutes confirmé sans exception : partout où une cause et un mécanisme sont reconnus, ce que les marionnettistes appellent lésion est une réaction défensive contre cette cause » (3) ; qu’elle n’est pas non plus forcément l’échec de ce processus de réaction enclenché par le vivant, faute de moyens ou encore du fait d’une accumulation intolérable de facteurs pathogènes externes ; mais qu’elle peut aussi s’expliquer comme réaction mal informée, mal conçue, mal dirigée, du vivant à l’encontre de son propre mal. « C’est enfin au règne humain, dont le système nerveux est le plus complexe, qu’appartient l’extraordinaire fonction inductrice d’inventer des outils, matériels et conceptuels, pour transformer le monde, qui le modifie en retour. Il est celui par qui l’univers a une conscience de soi et une histoire »4. Or le retour à soi médiatisé par la maîtrise de la nature définit l’histoire des sociétés d’une façon parfaitement synonyme de la dialectique des forces et des rapports de production développée par Marx, qui a moins vieilli qu’on ne le croit. Encore faut-il ajouter, comme Marx le faisait, que les rapports de production dominants résistent à l’accroissement des forces de production, c.a.d. les plient aux exigences de leur maintien, et que de nombreuses formes de société ont réussi d’une façon durable, voire définitive à brider ce qui pouvait aller au-delà d’elles 5. Même si « ce n’est pas le milieu environnant qui détermine la conscience, mais l’activité vivante dans son mouvement pour dominer cet environnement »6, même si « chaque vivant n’est, dans son principe et son organisation, qu’une réaction au monde, qu’il récrée sans cesse. Il se transforme ainsi avec l’environnement modifié et, dans son activité et ses métamorphoses, construit d’autres outils pour s’édifier lui-même, pour construire de nouveaux outils »7, le comportement du vivant lui permettant de transformer son environnement tend néanmoins à se solidifier et à entraver toute modification de soi au-delà des limites qui lui paraissent tolérables : le système formé par les deux transformations doit demeurer un tout cohérent. De son côté, même s’il serait abusif de l’assimiler purement et simplement à un organisme vivant, la société organise elle aussi sa propre information, donc l’existence et l’orientation des réactions contre les maux qu’elle rencontre. Mais contrairement au vivant en général, cette société présente la particularité d’être scindée, de contenir des intérêts opposés, et de vivre à partir de cette opposition ; et, de même, il s’agit moins pour elle des maux qu’elle rencontre que de ceux qu’elle produit elle-même du fait de ce clivage. Si aux temps qui précédaient l’avènement de l’économie capitaliste, le clivage social s’exprimait par une forte séparation des groupes sociaux et par une certaine cohérence interne à chacun d’entre eux et aussi entre eux (cohérence spécifique que regrettent amèrement les conservateurs et les adeptes de la « Tradition »), la domination du système marchand a bouleversé et anéanti l’ensemble des garde-fous, brassant l’ensemble et le soumettant à ses impératifs. Le système de production de valeur et d’échange marchand a concentré en lui tous les anciens clivages en les soustrayant désormais à un regard, si l’on peut dire, « naïvement ethnographique ». La maladie ne consiste plus dans l’inégalité et dans l’être-étranger entre les anciennes sphères séparées, mais dans l’être-étranger universel et unifié qui repousse le réel et le vivant aux confins de l’empire de la valeur. Le pantin désarticulé dont parlait Bounan, avant d’être l’illusion des médecins, est d’abord le produit de l’économie marchande : un puzzle qui n’a pas à avoir de vie propre, mais à fonctionner comme simple assemblage, plus ou moins viable, de pulsions et de facultés exploitables au sein d’une mégamachine à rendement intensif.
La résurgence du concept de maladie, induite par l’article La planète malade, semble de nature à susciter de nombreuses et fructueuses discussions. C’est en tout cas l’espoir qu’il inspire. Nous tenterons par
la suite d’y apporter notre contribution, en développant certaines implications parmi celles qui s’annoncent, selon nos moyens.
Le 19 novembre 2004
1 « L’exploitation de la nature est aujourd’hui commandée par un mécanisme cancéreux, autonome, et auto-expansif » écrit Michel Bounan, Le temps du Sida, Allia, nouvelle édition 2004, p. 93.
2 « Martelant que ʺle monde n’est pas une marchandiseʺ, ces confusionnistes évitent soigneusement de critiquer la marchandise dominante, source de toutes les autres : le travail » (Feu vert pour les OGM, prison pour René Riesel, tract signé Quelques ennemis du meilleur des mondes, et repris dans la brochure OGM : fin de partie, p. 23, 2004). Quand les technophobes se mettent à critiquer le travail, la technophobie en prend un coup.
3 Le temps du Sida, p. 95. 4 Le temps du Sida, p. 65. 5 L’un des exemples les plus classiques figure probablement dans l’étude sur La bureaucratie céleste, faite par Etienne Balazs (Gallimard, 1968) : on peut réellement douter que la Chine aurait laissé ses forces productives augmenter sans y avoir été contrainte par la concurrence et les pressions exercées par le capitalisme mondial. 6 Le temps du Sida, p. 92. 7 Le temps du Sida, p. 94.

par RENAUD D’ANGLADE

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La publication récente d’un texte de Debord de 1971, intitulé La planète malade, intervient dans un contexte historique qui lui donne tout son poids et qui se présente comme une sorte de vérification empirique de son propos. Tout ce que ce texte livre en réflexions relatives à la pollution comme résultant de la « croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes » mérite donc d’être pris au sérieux plus que jamais, tant il tranche avec l’ensemble des propos qui nous accablent de nos jours : discours technocratique sur la pollution comme challenge à relever ; révélations pseudo-ontologiques sur l’essence de la technique ; dénégations intéressées des destructions en cours ; proclamations favorables à un retour à une disette programmatique, à la traction animale et à la production artisanale de marchandises. L’analyse dialectique d’une puissance aliénée se révélant comme telle s’est faite rare. Mais ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, c’est la notion de maladie que ce texte développe sous une forme concrètement appliquée.

Si la maladie se présente comme un trouble des équilibres et des substances naturelles, correspondant à une tentative de réaction contre une agression pathogène, les formations toxiques produites par la société du spectacle et relevées par Debord à l’époque doivent suffire à dépasser tous les seuils de défense possible, puisqu’ils ne cessent de proliférer à la manière de tumeurs cancéreuses1 : pollution chimique, radioactive, sonore, invasion de substances quasi indestructibles et ne s’intégrant pas au cycle universel de la transformation de la matière; et, comme on a pu apprendre depuis 1971: modification climatique accidentelle ou volontaire, manipulation du patrimoine génétique du vivant en général, modification de la formation psychique au profit d’une perte de sensibilité à l’espace-temps valorisée comme facteur économique profitable, etc. Mais si la racine ultime de la maladie est à chercher comme toujours ailleurs que dans les symptômes, elle doit également être cette fois cherchée ailleurs que dans des facteurs exogènes qui produiraient ce résultat. La maladie se manifeste en effet comme une puissance devenue étrangère à soi-même, comme une action dont le but et le résultat n’ont plus rien en commun, comme une action qui vise la richesse monétaire quantitative et produit la misère matérielle, quantitative et qualitative : comme une action profondément aliénée. « Une société qui n’est pas encore devenue homogène et qui n’est pas déterminée par elle-même, mais toujourspluspar une partie d’elle-même qui se place au-dessus d’elle, qui lui est extérieure, a développé un mouvement de domination de la nature qui ne s’est pas dominé lui- même. […] Dans la société de l’économie surdéveloppée, tout est entré dans la sphère des biens économiques, même l’eau des sources et l’air des villes, c’est-à-dire que tout est devenu le mal économique, ʺreniement achevé de l’hommeʺqui atteint maintenant sa parfaite conclusion matérielle». C’est la puissance du vivant détournée par sa propre mort. Sa mort a occupé la place motrice de son cœur, et dirige le mouvement du vivant. Il ne s’agit absolument pas d’une métaphore : la mort existe et agit positivement, elle n’est autre que la valeur, qui sacrifie le réel sur l’autel de sa gloire sans cesse à renouveler. La guerre au vivant est livrée par la forme marchande elle-même, comme nous ne cessons de le développer, et même d’anciens technophobes finissent par convenir qu’il n’y a aucune autre explication2. Et, si l’on veut reprendre la terminologie médicale définie par Bounan, on est amené à penser que le noyau inducteur est le capital, que la production assume la fonction relationnelle et que la reproduction concrète de la société en elle-même représente la fonction métabolique. Cette transposition est-elle licite? En tout cas, force est de conclure que c’est le noyau inducteur lui-même qui est la cause du mal.

Debord définit avec une parfaite clarté ce qui manque à ce vivant pour résister au mouvement de la mort : la destruction de la planète révèle que « notre environnement est devenu social » et que « la gestion de tout est devenue une affaire directement politique, jusqu’à l’herbe des champs et la possibilité de boire, jusqu’à la possibilité de dormir sans trop de somnifères ou de se laver sans souffrir de trop d’allergies, dans un tel moment on voit bien aussi que la vieille politique spécialisée doit avouer qu’elle est complètement finie ». La politique, comme concertation consciente des humains, est absente d’un monde aliéné, mais celui-ci en produit l’image inversée dans la dégradation du monde : dans le portrait de ce que le monde devient quand l’homme n’a pas d’existence politique, et que la nature devient « politique » à sa place, c.à.d. pose le problème de la politique. La désunion de l’homme avec lui-même devient visible autour de lui, et la politique existe d’abord comme sa propre absence en actes. Chacun des désastres en cours est un miroir que l’histoire tend aux hommes et dans lequel ils contemplent ce que leur pratique quotidienne de la chirurgie esthétique leur cache : ce portrait purulent d’un Dorian Gray ayant atteint des proportions universelles. Ils y voient non pas « leur » hybris que les nouveaux curés leur reprochent pour les attirer dans leurs chapelles moisies, mais leur profonde incapacité à maîtriser leur propre création, à commencer par leur vie sociale et en finissant par l’environnement qu’ils détruisent identiquement. Cette extraordinaire puissance devant laquelle tous s’extasient, ceux qui l’admirent comme ceux qui la craignent, n’est en réalité que la forme achevée de l’impuissance. Et cette impuissance devenue puissante, comme aussi la pauvreté devenue opulente, ces dénégations déguisées en accumulation illustrent le mauvais infini dont l’époque contemporaine a perdu le concept face à la généralisation de sa réalité.

C’est devant cette contradiction « réellement existante » que la pensée mécanique révèle son incapacité. Soit elle adhère à la forme aliénée de la puissance, et la justifie envers et contre tout, s’intégrant ainsi brutalement ou subtilement au projet technocratique ; soit elle rejette la puissance avec le bain de son aliénation, et régresse vers la vocation de médiocrité limitative qui a toujours constitué le noyau de toutes les morales répressives. Ce face à face n’est pas nouveau, il n’est pas déterminé par l’époque moderne. Il est au contraire aussi ancien que la division de la société en castes, puisque ses deux termes correspondent en toute rigueur à l’idéologie expansive de la caste des guerriers et des rois, et à l’idéologie restrictive de la caste sacerdotale. Leur opposition ancestrale peut probablement être considérée comme la plus stérile et la plus infirme de toutes, puisqu’aucun des deux points de vue ne contient jamais la vérité de l’autre.

Pour la première fois dans l’histoire, la pensée dialectique issue de la philosophie allemande et transposée en termes de développement matériel des forces productives par Marx avait permis de liquider une opposition si stérile, et de concevoir son dépassement. Si notre époque, y compris dans les milieux « critiques », « marxistes » et analogues, rejette avec tant de force la notion de forces productives en la réduisant à une simple croyance productiviste bourgeoise, pure spirale quantitativiste incapable de qualité, ce rejet témoigne directement de l’abandon de toute dimension dialectique. Ce qui est rejeté avec cette notion, c’est l’idée même d’un dépassement. Pour un esprit médiocre, la manifestation aliénée de la puissance suffit pour discréditer la puissance – procédé classique de la morale sacerdotale. La solution réside alors dans le repli, dans la régression, dans le rabougrissement de la vie.

On sait que la médecine contemporaine offre généralement des remèdes qui sont sinon pires que le mal à soigner, du moins aussi nocifs que lui. Il en va de même avec la pensée critique. Mais il serait erroné de s’en désespérer. Cette unité profonde entre le mal et ce qui est censé le guérir définit précisément la maladie. C’est cette idée que l’on retrouve à l’œuvre dans le texte La planète malade. La maladie consiste à l’origine dans la division de la société en intérêts opposés, puis dans les réponses inadéquates (non dialectiques) que les différentes époques furent en mesure d’apporter à cette division (et qui ne firent que la perpétuer), enfin dans le devenir autonome de cette logique qui s’est instauré avec la domination exercée par l’économie capitaliste et marchande. Au lieu de remettre en cause le mal, chacune des étapes n’a fait que l’approfondir et le solidifier. La domination économique est désormais telle qu’elle tend à effacer la division en classes (premier facteur chronologique), la nécessaire recherche d’une réponse (second facteur chronologique), et sa propre existence en tant que restructuration logique et intégrée de l’ensemble. L’idéologie américaine actuellement dominante (telle qu’on la trouve par exemple chez le philosophe néo-conservateur Allan Bloom) se présente en parfait résumé, bien sûr involontaire, de cette contradiction sous sa forme concentrée : elle rappelle sans cesse la recherche de la liberté et du bonheur que le système américain proclame depuis sa Déclaration d’indépendance, et elle s’interroge sur la dégradation de la personnalité américaine contemporaine tout en faisant silence sur l’ensemble de ce qui rend précisément catégoriquement impossible la réalisation et même la recherche de cette liberté et de ce bonheur. Contrairement aux formes anciennes de domination, le capitalisme affecte en effet de propager ce qu’il interdit réellement, et il ne tient que par ce mensonge. Ce mensonge n’a plus rien, comme on sait, d’un simple discours, d’une idéologie ou d’une « superstructure », mais réside au contraire dans le substrat matériel même de cette société, la marchandise. Le populisme américain qui prend de nos jours des proportions fort préoccupantes réclame la liberté du yankee moyen face aux instances étatiques fédérales, mais accepte sans sourciller la tyrannie du marché ; et en cela, il se révèle très proche de la myopie et de l’impasse du fascisme, qui s’attaquait au capital financier international au nom du capital industriel national. Ce sont tous les deux des fondamentalistes de la servitude, qui ne réclament pas d’être libérés de la servitude mais de subir une servitude bien de chez eux. La maladie atteint à un stade avancé lorsqu’elle finit ainsi par prescrire sa propre aggravation : elle verse alors dans la condition de drogué, c.a.d. dans une dépendance délibérée par rapport au mal lui-même. Le discours courant américain utilise à tours de bras la notion de dépendance (tout le monde semble addicted à quelque chose, et tout semble susceptible d’engendrer une addiction): mais personne ne mentionne la drogue la plus omniprésente, la plus pernicieuse et la plus fatale, qui est l’ensemble formé par l’économie, le travail, la marchandise, l’argent. Un état aussi totalement dépressif de la pensée et du raisonnement se cherche des tranquillisants dans ce qui l’a précisément créé. La dégradation des conditions naturelles n’est qu’un des terrains, certes particulièrement terrifiant, de cette logique perverse, et l’échange international des permis de polluer exprime avec un cynisme rarement atteint la prison de la pensée et de l’action que constitue la conception marchande du monde. Le médecin est désormais employé par l’épidémie, et payé par elle.

En tant que concept, la maladie rappelle donc qu’elle n’est pas, comme le remarquait Michel Bounan, la simple existence d’un facteur pathogène extérieur: « les observations des dernières décennies l’ont toutes confirmé sans exception: partout où une cause et un mécanisme sont reconnus, ce que les marionnettistes appellent lésion est une réaction défensive contre cette cause »3 ; qu’elle n’est pas non plus forcément l’échec de ce processus de réaction enclenché par le vivant, faute de moyens ou encore du fait d’une accumulation intolérable de facteurs pathogènes externes ; mais qu’elle peut aussi s’expliquer comme réaction mal informée, mal conçue, mal dirigée, du vivant à l’encontre de son propre mal. « C’est enfin au règne humain, dont le système nerveux est le plus complexe, qu’appartient l’extraordinaire fonction inductrice d’inventer des outils, matériels et conceptuels, pour transformer le monde, qui le modifie en retour. Il est celui par qui l’univers a une conscience de soi et une histoire »4

Or le retour à soi médiatisé par la maîtrise de la nature définit l’histoire des sociétés d’une façon parfaitement synonyme de la dialectique des forces et des rapports de production développée par Marx, qui a moins vieilli qu’on ne le croit. Encore faut-il ajouter, comme Marx le faisait, que les rapports de production dominants résistent à l’accroissement des forces de production, c.à.d. les plient aux exigences de leur maintien, et que de nombreuses formes de société ont réussi d’une façon durable, voire définitive à brider ce qui pouvait aller au-delà d’elles5. Même si « ce n’est pas le milieu environnant qui détermine la conscience, mais l’activité vivante dans son mouvement pour dominer cet environnement »6, même si « chaque vivant n’est, dans son principe et son organisation, qu’une réaction au monde, qu’il récrée sans cesse. Il se transforme ainsi avec l’environnement modifié et, dans son activité et ses métamorphoses, construit d’autres outils pour s’édifier lui-même, pour construire de nouveaux outils »7, le comportement du vivant lui permettant de transformer son environnement tend néanmoins à se solidifier et à entraver toute modification de soi au-delà des limites qui lui paraissent tolérables : le système formé par les deux transformations doit demeurer un tout cohérent. De son côté, même s’il serait abusif de l’assimiler purement et simplement à un organisme vivant, la société organise elle aussi sa propre information, donc l’existence et l’orientation des réactions contre les maux qu’elle rencontre. Mais contrairement au vivant en général, cette société présente la particularité d’être scindée, de contenir des intérêts opposés, et de vivre à partir de cette opposition; et, de même, il s’agit moins pour elle des maux qu’elle rencontre que de ceux qu’elle produit elle-même du fait de ce clivage. Si aux temps qui précédaient l’avènement de l’économie capitaliste, le clivage social s’exprimait par une forte séparation des groupes sociaux et par une certaine cohérence interne à chacun d’entre eux et aussi entre eux (cohérence spécifique que regrettent amèrement les conservateurs et les adeptes de la « Tradition »), la domination du système marchand a bouleversé et anéanti l’ensemble des garde-fous, brassant l’ensemble et le soumettant à ses impératifs. Le système de production de valeur et d’échange marchand a concentré en lui tous les anciens clivages en les soustrayant désormais à un regard, si l’on peut dire, « naïvement ethnographique ». La maladie ne consiste plus dans l’inégalité et dans l’être-étranger entre les anciennes sphères séparées, mais dans l’être-étranger universel et unifié qui repousse le réel et le vivant aux confins de l’empire de la valeur. Le pantin désarticulé dont parlait Bounan, avant d’être l’illusion des médecins, est d’abord le produit de l’économie marchande : un puzzle qui n’a pas à avoir de vie propre, mais à fonctionner comme simple assemblage, plus ou moins viable, de pulsions et de facultés exploitables au sein d’une mégamachine à rendement intensif.

La résurgence du concept de maladie, induite par l’article La planète malade, semble de nature à susciter de nombreuses et fructueuses discussions. C’est en tout cas l’espoir qu’il inspire. Nous tenterons par la suite d’y apporter notre contribution, en développant certaines implications parmi celles qui s’annoncent, selon nos moyens.

Le 19 novembre 2004.

 

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  1. « L’exploitation de la nature est aujourd’hui commandée par un mécanisme cancéreux, autonome, et auto-expansif » écrit Michel Bounan, Le temps du Sida, Allia, nouvelle édition 2004, p. 93
  2. « Martelant que ʺle monde n’est pas une marchandiseʺ, ces confusionnistes évitent soigneusement de critiquer la marchandise dominante, source de toutes les autres : le travail » (Feu vert pour les OGM, prison pour René Riesel, tract signé Quelques ennemis du meilleur des mondes, et repris dans la brochure OGM : fin de partie, p. 23, 2004). Quand les technophobes se mettent à critiquer le travail, la technophobie en prend un coup.
  3. Le temps du Sida, p. 95.
  4. Le temps du Sida, p. 65.
  5. L’un des exemples les plus classiques figure probablement dans l’étude sur La bureaucratie céleste, faite par Etienne Balázs (Gallimard, 1968) : on peut réellement douter que la Chine aurait laissé ses forces productives augmenter sans y avoir été contrainte par la concurrence et les pressions exercées par le capitalisme mondial.
  6. Le temps du Sida, p. 92.
  7. Le temps du Sida, p. 94.